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Commission sur l’inceste: la présidence d’Elisabeth Guigou contestée après l'affaire Duhamel

Elisabeth Guigou à Paris le 30 septembre 2019.

Elisabeth Guigou à Paris le 30 septembre 2019. - ERIC FEFERBERG © 2019 AFP

L'ancienne ministre était proche du politologue visé par des accusations d'inceste. Tandis que certains condamnent cette proximité, d'autres dénoncent son manque de légitimité sur ce sujet sensible.

Elisabeth Guigou a-t-elle sa place à la tête de la commission sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants? Deux jours après les révélations sur les accusations d’inceste visant Olivier Duhamel, politologue proche de l’ancienne ministre socialiste, sa position est en tout cas fragilisée.

Des politiques, mais aussi des associations remettent en cause sa légitimité à présider une telle commission. L’ex-garde des Sceaux assure, elle, avoir "découvert cette histoire dans la presse cette semaine".

"Je ne fais pas exception à la règle"

Lundi, Le Monde et L’Obs ont publié des articles dévoilant le contenu de La Familia grande (Edition du Seuil), un livre dans lequel Camille Kouchner raconte que son frère jumeau, "Victor", lui a révélé, quand ils étaient âgés de 14 ans, subir des attouchements de leur beau-père, Olivier Duhamel, politologue de renom, ancien eurodéputé et chroniqueur dans plusieurs médias. Leur mère n'a été mise au courant qu'en 2008 et d'autres l'ont appris par la suite.

Après l’onde de choc, une question a émergé: qui, depuis, était au courant? Dans le premier article du Monde, Elisabeth Guigou est citée parmi les proches d'Olivier Duhamel, le journal précisant qu'elle préside depuis décembre une commission spécifiquement chargée de travailler sur ce sujet encore tabou en France. L’ancienne ministre s’est défendue dans les colonnes de L’Obs, affirmant:

"Le silence pendant des années de cette famille, que je connais, nous montre combien il faut être courageux pour que ce tabou puisse être levé. Nous côtoyons tous des victimes et des agresseurs sans le savoir, je ne fais pas exception à la règle."

Indignation

Mais sur les réseaux sociaux, l’indignation monte. Des personnalités comme Sandrine Rousseau, ancienne élue écologiste qui s’est illustrée dans le combat contre les violences faites aux femmes dans l’affaire Baupin, a appelé à sa démission sur Twitter:

"Il serait important, juste et noble de démissionner de cette commission sur les violences sexuelles sur enfants. Bien sûr vous n'êtes coupable de rien mais vous êtes compromise avec trop. Vous en sortiriez grandie", estime la future candidate à la présidentielle.

Une autre figure de la lutte contre les violences sexuelles a également fait part de son étonnement sur les "fréquentations" d’Elisabeth Guigou: Tristane Banon, qui est l’une des premières femmes à avoir dénoncé les agissements de Dominique Strauss-Kahn, également ami de l’ancienne garde des Sceaux.

"Dis-donc Madame @elisabethguigou, vous avez bizarrement choisi vos fréquentations avant de prendre la présidence de la Comission sur les violences sexuelles commises contre les enfants en décembre dernier. De DSK à #OlivierDuhamel, vous faites un sans faute!"

Dans le récent documentaire Netflix "Chambre 2806" revenant sur l’affaire à l’origine de la chute de l’ancien patron du FMI, Elisabeth Guigou s’est d’ailleurs faite remarquer en déclarant à propos de son ami de l’époque: "Pourquoi (DSK) aurait-il besoin de le faire (de violer, NDLR) ?", "c'est un homme charmant, brillant, intelligent, il peut être drôle par moments."

Une commission plus politique que scientifique

De tels propos interrogent quant à sa capacité à appréhender les mécanismes des violences sexuelles. La socialiste a pourtant bien été à l'origine d'une loi en 1998 contre la pédocriminalité. Lors de la création de la commission, Adrien Taquet, secrétaire d’État à l’Enfance et à la Famille a qualifié Elisabeth Guigou de "figure d'autorité" et justifié sa nomination par son "expérience politique solide".

Elle "connaît bien les institutions" et "s'est engagée du côté des victimes, notamment lorsqu'elle était garde des Sceaux, et saura appréhender ce sujet grave et profond", avait-il certifié.

Une personnalité politique d’expérience certes, doublée d’une fine connaisseuse des institutions, mais certainement pas une spécialiste de la problématique, tranche Isabelle Aubry, présidente de l’association Face à l’inceste et auteure du livre La Première fois j'avais six ans (XO Editions):

"Elisabeth Guigou n’est pas du tout dans son domaine de compétence. Dès la première rencontre, nous nous sommes rendus compte qu’elle n’y connaissait rien", fustige-t-elle auprès de BFMTV.com.

Camille Kouchner "lui souhaite d'être efficace"

Isabelle Aubry déplore plus globalement la volonté du gouvernement d’imposer un politique à la tête de la commission, plutôt qu’un scientifique ou un professionnel de la protection de l’enfance. Ce fut notamment le cas dans les années 1980 au Canada avec le comité d’étude Badgley: une équipe exclusivement de scientifiques chargée de travailler sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et des jeunes. "Le gouvernement se trompe en allant dans cette voie", juge Isabelle Aubry.

Sur le cas d’Olivier Duhamel, la présidente de Face à l'inceste s’interroge sur la poursuite des travaux de la commission dans un climat "serein" et s’inquiète que celle-ci ne devienne "un tribunal." Comme souvent dans ce type d’affaires, elle reconnaît aussi que la suspicion s’est installée: "Elisabeth Guigou peut très bien dire qu’elle ne savait pas, le doute demeure."

Interrogée par L'Obs sur ses attentes vis-à-vis de l'ex-garde des Sceaux, Camille Kouchner a simplement dit "espérer qu'elle lira (son) livre". L'autrice de La Familia grande "lui souhaite d’être efficace (à la tête de la commission) car il y a beaucoup à faire."

Esther Paolini Journaliste BFMTV