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Rockin' Squat, pionnier du hip hop: "le rap d'aujourd'hui, c'est un feu d'artifice"

Mathias Cassel alias Rockin' Squat

Mathias Cassel alias Rockin' Squat - Tom Kan

Le vétéran du rap français, Rockin' Squat, ex-membre du mythique groupe Assassin, continue de marquer de son empreinte le hip hop français. Son nouvel album s'intitule 432.

Son flow est à l'ancienne mais son rap plus contemporain que jamais. Mathias Cassel, plus connu sous le nom de Rockin' Squat, pionnier du rap en France, est de retour dans les bacs, trois ans après son dernier album, Destin commun. Avec ses comparses d'Assassin, Solo, Doctor L et Dj Clyde, il a écrit des morceaux qui sont devenus des classiques. Des titres comme Touche d'espoir, L'Etat assassine, Sérieux dans nos affaires...

Son nouvel album, 432, est baigné d'influences diverses. Enregistré avec des musiciens à New York, il a des sons venus de Corse et du Brésil, des accents funk, des riffs rock. Ce disque est truffé de titres mélodieux et efficaces aux accents autobiographiques et à la rime alerte. Si sa "formule est secrète depuis l'âge des cassettes", il nous en livre quelques clés, et pose sur le hip hop d'aujourd'hui un regard bienveillant et entier. Idéaliste.

432, qu'est-ce que c'est?
C'est une fréquence, 432 Hertz. C'est le La, l'accord en rapport avec le diapason de Verdi, que l'industrie du disque a mis de côté depuis 1956. Donc la musique depuis cette date-là est faite à quasiment 100% en 440. Une fréquence, qui quand on l'analyse de façon scientifique, ne nous met pas vraiment à l'aise.

Le 432, quand on regarde au microscope sur des molécules d'eau, tout s'épanouit. En 440, tout se rétracte. On a décidé d'enregistrer tout l'album en s'accordant sur 432 Hz. Je suis loin d'être le premier à le faire: des gens comme Prince ou Jim Morrisson ont enregistré en 432.


Le dernier morceau de 432 s'intitule Le rap de mon âge. Est-ce difficile de faire du rap à 50 ans? Le rap, comme tout style de musique et toute forme d'art, n'est pas lié à une tranche d'âge. Mais comme on est en France et que certains rappeurs comme moi continuent à rapper à l'âge que j'ai, c'est nouveau pour le pays. Beaucoup de gens aimeraient maintenir le rap sur un truc d'adolescents et continuer à vendre une musique qui ne touche que cette tranche d'âge.

Pour la soul music ou le blues, on ne se posait pas la question de savoir si un bluesman continuait de jouer à 70 ans, si Quincy Jones avait le droit de faire des concerts à l'âge qu'il a, si John Coltrane continuait à jouer à 60 piges ou pas.

Aujourd'hui, on se dit comment ça se fait qu'Akhenaton, qui a cinquante ans, sorte un album. Et en fait c'est complètement normal. C'est un musicien qui continue à pratiquer son art. Et c'est bien aussi que des gens, avec le vécu qu'on a, l'expérience qu'on a, continuent de pratiquer cet art-là, pour que cette forme de culture existe aussi avec la maturité que nous avons. Mais on est des précurseurs, on est les premiers à faire ça à cet âge-là. On était les précurseurs à 15 ou 20 ans. Et on est encore les précurseurs parce qu'on fait du rap à 50 ans.


Sur le titre Clown, vous chantez: "T’es comme Beyoncé, Omar Sy, Mbappé ou Neymar/Un pantin qu'on anime, pour faire vendre un avoir", y réglez-vous vos comptes?

Pour moi, "clown", je m'inclus dedans. Ce n'est pas du tout un règlement de comptes. C'est un titre très important de l'album. Clown, c'est le rôle des artistes dans la société dans laquelle on vit aujourd'hui. On est les bouffons du roi. Si on décide de ne pas prendre le chemin qu'on nous impose, qui est uniquement le divertissement imposé par le pouvoir en place, on ne peut plus exercer son métier de clown.

Aujourd'hui, pour qu'un artiste puisse exister, il doit divertir d'une certaine façon, pas informer, comme Julian Assange. L'artiste n'a pas le droit d'aller sur ce terrain-là, sinon il n'a pas le droit de continuer à exercer son métier. Et d'une autre façon, on est aussi des supports publicitaires pour vendre des marques.

Quel regard portez-vous sur le rap tel qu'il se pratique aujourd'hui? Il semble très différent de celui de vos débuts, dans les années 90...

Il y a beaucoup de choses différentes, mais il y a beaucoup de ressemblances aussi. Je ressens la même urgence dans ce que j'entends. C'est surtout le business autour qui est différent, plus que la pratique de cet art. Ca fausse aussi la donne parfois. Beaucoup de gens rentrent là-dedans pour être connus, mais comme à l'époque, c'est un moyen de s'en sortir, et un moyen de s'exprimer. Et dans la nouvelle génération, beaucoup de choses me touchent, surtout dans l'énergie et dans le fait de faire, d'être en action et d'avoir cette culture des gens qui font sans attendre. C'est ça que j'aime.

Le foisonnement d'artistes est-il quelque chose de positif?

C'est très positif, parce que s'il y a des gens qui arrivent de partout, ça veut dire qu'ils créent. C'est ça, ce mouvement culturel, c'est "vous pouvez le faire", "croyez en vous, parce que vous pouvez le faire". Cet esprit de "on peut y arriver même si personne ne croit en nous", c'est un état d'esprit qui se retrouve dans plein de corps de métiers, des gens issus de cette culture.

Contrairement à ce qu'on a vécu au cours des 40 dernières années, avec la variété française - et des artistes installés pendant 40 ans, comme Johnny Hallyday - avec le hip hop, ça va être complètement différent. Ca va se régénérer tout le temps et tous les ans, si ce n'est tous les mois, il va y avoir de nouveaux artistes. Il y a énormément de choses intéressantes, c'est un feu d'artifice.

Le rap actuel est-il aussi "conscient" que celui des débuts?

Vu le "background" de cette culture, quand on met les pieds dedans, que ce soit dans le graffiti, dans la danse, dans la musique, on se frotte aux racines du mouvement, qui sont liées à l'histoire des quartiers les plus défavorisés, à la précarité, à l'immigration, à la colonisation, à la décolonisation. On ne peut pas rentrer là-dedans comme on rentre dans la variété. Automatiquement, on va écouter des choses qui ont été faites avant et on va se retrouver avec un bagage culturel qui fait qu'on va être alerté sur plein de choses. Parce qu'il y a un héritage culturel très fort. Les gens qui s'intéressent au hip hop vont à un moment connaître Miles Davis, James Brown, le combat des Black Panthers. Parce que plein d'artistes ont déjà laissé des traces, comme Tupac, Public Enemy.

Le hip hop français est-il toujours aussi influencé par les Etats-Unis?

Oui, beaucoup. Sauf que nous on a un mélange africain, qu'ils ont beaucoup moins aux Etats-Unis. On a un hip hop teinté de musique africaine, de musique nord-africaine, qui donne un son un peu différent. Mais la plupart des acteurs de ce mouvement sont toujours à l'écoute de ce qui se passe aux States, c'est évident.

Pourquoi avez-vous publié sur Instagram, cette photo de vous ado, avec votre frère Vincent Cassel?

C'est une photo issue de mon livre Chronique d'une formule annoncée, que j'ai sorti en fin d'année dernière. Ca traite de 30 ans de culture urbaine à travers mon parcours. Et puis avec mon frère on aime bien se faire des clins d'oeil sur les réseaux sociaux.

L'album 432, de RCKNSQT, est disponible sur les plateformes de streaming. Fidèle au medium de ses débuts, Rockin' Squat le sort aussi en vinyles et cassettes audio, exclusivement sur son site univers432.com. Précurseur, même dans le vintage. Il ouvre toujours la voie.

Magali Rangin
https://twitter.com/Radegonde Magali Rangin Cheffe de service culture et people BFMTV