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Trump, Salvini, Duterte, Johnson: l'attaque des "clowns"

Ils sont forts en gueule, mettent les rieurs de leur côté et gouvernent en-dehors des règles. Ils sont surtout propulsés par des électeurs en colère contre des institutions perçues comme un "système". Nous avons cherché à comprendre auprès d'un historien et de spécialistes en sciences politiques pourquoi, de Trump à Salvini, la dérision étaient désormais si payante pour s'imposer en politique.

Le "dégagisme", le "coup de balai", ou le plus policé "renouvellement de la classe politique" sont devenus des poncifs dans l'analyse du mouvement à l'œuvre dans les démocraties. Force est de constater que ces expressions décrivent cependant avec pertinence un phénomène puissant et de plus en plus récurrent : ces dernières années, des électorats aussi dissemblables que les citoyens américains, italiens, ukrainiens ou philippins ont envoyé à la tête de leur pays des personnages dont les attitudes tranchent avec ce qu'on considérait jusque là comme les comportements acceptables ou respectables dans la conduite de l'Etat ou du gouvernement. Gestuelles et discours prennent même un tour parodique, clownesque. 

Surjouer pour exister 

Les exemples sont nombreux. Donald Trump s'est glissé le 27 novembre dernier dans la peau de Rocky Balboa grâce à un montage Twitter. Parmi la foultitude d'illustrations possibles du penchant du milliardaire pour les pitreries, on se souvient encore de son meeting de 2016 au Texas dont il avait profité pour se moquer de l'un de ses rivaux en aspergeant d'eau son public. 

Pêle-mêle, on citera aussi Matteo Salvini, alors homme fort du gouvernement italien jouant les DJ sur une plage en août 2019, ou enfin Rodrigo Duterte, président des Philippines depuis le 30 juin 2016, qui semble régler ses grands dossiers internationaux à coup d'insultes et n'hésite pas à tirer des blagues d'un rare mauvais goût des situations les plus tragiques. 

Il ne s'agit pas de juger moralement ce personnel politique ou son électorat. L'heure est plutôt à l'examen d'une stratégie atypique qui se répète pourtant bien souvent et sous des latitudes bien différentes. 

"L'ère n'est pas au comique", cadre immédiatement pour BFMTV.com Arnaud Mercier, professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université Panthéon-Assas. "L'ère est favorable à ceux qui cassent les codes, dans un contexte de rejet de ce qui fait la classe politique. Le sentiment de la société est que la classe politique a failli, ce qui ouvre un espace à des personnalités nouvelles qui perçoivent qu'en cassant les codes, elles surjouent leur différence." Comme toute mode intellectuel, ce courant n'a pas de certificat de naissance précis mais il a une figure tutélaire, que l'universitaire pointe très vite: "Ça commence avec Silvio Berlusconi qui casse les codes de la politique, accepte de se mettre en scène comme étant en-dehors de l'homme politique sérieux, et met en avant son côté homme de business, président de club de football". 

A l'italienne 

Silvio Berlusconi, plusieurs fois président du Conseil italien, animateur, dans tous les sens du terme, de la droite transalpine pendant trois décennies, a en effet posé les jalons du grand éclat de rire érigé en gouvernement et du petit ricanement employé comme arme politique. Lenny Benbara, fondateur du site Le Vent se lève, coauteur du Style populiste et fin connaisseur de la politique italienne, confirme: "C'est l'un des premiers à avoir introduit la clownerie en politique." Il resitue cependant ce précurseur dans son contexte: "Berlusconi est passé maître dans cet exercice mais il n'est pas tout seul dans ce côté transgressif, à ridiculiser la politique". 

Sa réussite se comprend par l'organisme en décomposition à laquelle se ramène la politique italienne dans les années 1990. "On est alors très clairement dans une crise des institutions, une période où plus rien n'est sérieux. C'est le moment où on parle de la 'fin de l'Histoire' et le néolibéralisme dissout la politique", détaille Lenny Benbara. 

Silvio Berlusconi n'est donc pas le seul à s'engouffrer dans la brèche et il n'en est assurément pas le dernier. De nombreux hybrides entre le chansonnier et l'homme d'Etat vont jaillir de la boîte de Pandore. Beppe Grillo, ancien comique, a ainsi lancé le "Mouvement Cinq Etoiles" (M5S), formation populiste anticorruption, connu à l'origine pour ses "Vaffanculo Day". "Beppe Grillo, c'est Berlusconi pris à son propre jeu. Le M5S naît de la réaction au berlusconisme et à l'incapacité du Parti démocrate en face de lui. Et c'est sur ce terrain du postberlusconisme que Salvini s'installe. Il s'inscrit dans la double filiation de Berlusconi et Grillo", élabore Lenny Benbara. 

Le M5S a formé un gouvernement en 2018 avec la Lega, parti d'extrême droite. Cet attelage a volé en éclats il y a quelques mois, mettant fin à cette expérience italienne. Mais si l'Italie nous a habitués à faire office de laboratoire politique, elle n'a plus, loin s'en faut, le monopole du dirigeant-trublion.

Amuser la galerie en public, citer Homère discrètement 

Sur tous les continents, on veut mettre les rieurs de son côté, discréditer les autres, et, en passant, on délaisse les vieux attributs du pouvoir. En une poignée de décennies, l'imagerie associée au dirigeant politique a sensiblement changé. Tandis que Georges Pompidou citait du Paul Eluard en conférence de presse à l'Elysée, que François Mitterrand posait avec Les Essais de Montaigne pour sa photo officielle, on découvre à présent quasi par hasard et à travers le cadre informel d'une conférence que Boris Johnson, Premier ministre britannique, a retenu des pans entiers de L'Illiade et dans le grec d'Homère de surcroît. Pour faire peuple, on préfère mettre ses humanités au rencard. "C'est pas tellement qu'ils veulent faire peuple, c'est surtout qu'ils veulent se comporter comme tout le monde", ajuste Olivier Dard, historien, professeur à Sorbonne-Université et codirecteur du Dictionnaire du populisme

Au vu de son origine sociale, de son parcours, difficile de faire de Donald Trump un monsieur Tout-le-Monde, pourtant il est sans aucun doute le personnage le plus emblématique de la clownerie politique. "Il a un autre rapport au peuple mais il va habilement tirer les ficelles pour amener à lui des segments différents de l'électorat. Le mot important, c'est transgression. Trump transgresse en permanence", décrypte l'historien. 

Tragi-comédie dans un théâtre d'ombres 

"C'est plus de la transgression que du comique, et c'est aussi plus de la dérision que du comique", confirme Arnaud Mercier qui évoque une "dérision nihiliste qui nie la légitimité même du politique". "S'il y a dans la population un rejet qui s'apparente à de la haine de la classe politique, ces personnages vont mettre en scène cette colère, cette dérision envers les autres membres du personnel politique, comme Donald Trump actuellement avec les candidats à la primaire démocrate. Et de l'autre côté, ils prennent des postures qui auraient été vues comme choquantes auparavant mais qu'ils assument car ils y voient leur intérêt". 

Le terme de "posture" est à considérer dans sa double acception, rhétorique et corporelle. "C'est très intéressant de voir comment les dirigeants jouent avec leur corps, leur voix, les codes vestimentaires. Un Matteo Salvini qui se présente torse nu sur une place, ça aurait été impensable avant", note Olivier Dard qui reprend: "Il n'y a plus de barrière sacrale".

Le personnage politique se retrouve seul dans un dialogue sans fin avec les médias, dont il quête l'attention et qu'il nourrit, au besoin en les poussant à s'indigner, sous l'œil nu, amusé ou consterné, de l'opinion publique. "Il y a une responsabilité générale à l'origine de ce phénomène clownesque. C'est une triangulation infernale, entre le politique, les médias et l'opinion", lance Olivier Dard. 

Omniprésent, le personnage politique perd de sa superbe, artificier de la dérision, il en paie le prix. Car s'il se défie de l'esprit de sérieux, les électeurs ne le prennent pas forcément au sérieux non plus. "C'est lié au principe d'imputation de la responsabilité politique. Il y a une tension entre ce qui relève de la nécessité de maintenir la croyance en l'efficacité politique - 'Si je vote pour lui, ça changera quelque chose' - et la crise profonde de cette imputation politique. De moins en moins de gens pensent que les politiques peuvent vraiment changer le cours des choses. Il y a l'idée que la politique est un théâtre d'ombres où les politiques s'agitent en vain, qu'ils sont devenus grotesques", analyse Arnaud Mercier. 

En France, Coluche et puis plus rien ?

"J'arrêterai de faire de la politique quand les politiques arrêteront de nous faire rire'", disait d'ailleurs Coluche. Si l'humoriste, figure populaire par excellence, qui a envisagé de se porter candidat à l'élection présidentielle de 1981, formulait ici le vade-mecum de la tendance actuelle, une anomalie demeure: le paysage français n'a pas l'équivalent d'un Trump, d'un Duterte, d'un Salvini, d'un Beppe Grillo, ou même d'un Volodymyr Zelensky, ce comédien élu président de l'Ukraine. "Le message de Coluche aux politiques c'était: 'Je vous renvoie le miroir grimaçant de ce que vous êtes'. Mais ça restait une pure provocation", prolonge Arnaud Mercier. Le comédien avait finalement renoncé à son dessein. 

Cependant, ce n'est pas parce qu'une chose ne s'est encore jamais produite qu'elle ne surviendra pas, surtout avec un contexte international si favorable. "Ce n'est pas normal qu'on n'ait pas de Beppe Grillo en France", s'étonne Arnaud Mercier qui observe: "Je ne pense pas qu'il y ait de en frein culturel en France tel que l'opinion ne puisse pas se retrouver dans un tel personnage". 

Selon l'enseignant, il faut peut-être y voir l'influence de personnalités de situant à la lisière de cette formule sans y verser. "Le paradoxe c'est qu'Emmanuel Macron peut incarner aux yeux de certains l'idée d'un 'grand coup de balai' mais c'est une révolte sage avec un énarque banquier", détaille Arnaud Mercier qui poursuit: "Je pense aussi que ça s'explique parce qu'on a Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, qui canalisent cette colère sociale tout en l'idéologisant". Mais la chose pourrait ne pas durer éternellement d'après lui, à en juger par les défaillances de l'opposition: "C'est précisément parce qu'il n'y a personne en face de Macron qu'il y a un espace à combler". Un cauchemar de l'entourage présidentiel filtrait d'ailleurs dans la presse à l'automne: Emmanuel Macron craindrait une candidature atypique en 2022, et l'un de ses proches citait l'animateur Cyril Hanouna. 

Pour Lenny Benbara, coauteurs du Style populiste, une pareille hypothèse est hautement improbable: "Les Français ont un rapport solennel à l'Etat. Ils n'ont pas pardonné la dégradation de la fonction présidentielle lors des derniers mandats. Emmanuel Macron, qui, lui, avait prospéré sur un savoir technocratique, a immédiatement voulu jouer les présidents-philosophes, la verticalité. En fait, la politique a changé en France, mais les attentes des gens n'ont pas varié". 

Robin Verner