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Trump adoube Guaido "président par intérim du Venezuela", signe d'un coup de force américain? 

Juan Guaido

Juan Guaido - Federico PARRA / AFP

Mercredi, le président de l'Assemblée nationale vénézuélienne, Juan Guaido, s'est autoproclamé "président par intérim" de son pays, prétendant renverser le président en exercice Nicolas Maduro. Donald Trump lui a aussitôt accordé son blanc-seing. Il faut dire que la présidence des Etats-Unis a quelques intérêts à s'immiscer dans les affaires de la région.

Visiblement, une partie de la scène mondiale n'a pas eu besoin de beaucoup de temps pour se faire un avis sur les derniers événements vénézuéliens. Ce jeudi, Emmanuel Macron a salué, au nom de l'Europe, la "restauration de la démocratie", principe apparemment nié pour lui par "l’élection illégitime de Nicolas Maduro en mai 2018". Mais il n'est pas le premier chef d'Etat à avoir dit tout le bien qu'il pensait de la déclaration de Juan Guaido, qui s'est autoproclamé mercredi "président en exercice" du Venezuela au terme d'une journée de manifestation, lui qui n'était le président de l'Assemblée nationale locale que depuis quelques jours.

En effet, sitôt prononcé le discours du trentenaire devant ses partisans à Caracas, Donald Trump a annoncé qu'il reconnaissait ce dernier comme "président par intérim" du pays. 

Une opposition "enfermée" qui tente une sortie 

Faut-il voir dans cette réaction venue du nord l'expression d'une position désintéressée à l'égard d'un Venezuela enfoncé de longue date dans la crise, ou le signe d'un coup de force parrainé par les Etats-Unis contre un régime socialiste, dirigé par Nicolas Maduro après l'avoir été par Hugo Chavez? Pour le comprendre, il faut d'abord se pencher sur le profil politique de l'homme de 35 ans qui a si facilement su se gagner les faveurs de Donald Trump. Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur associé à l'Iris et directeur de l'Observatoire de l’Amérique latine de la fondation Jean Jaurès, a accepté de dresser pour BFMTV.com le pedigree de Juan Guaido. "Il est issu de Voluntad popular, le secteur le plus radicalisé, à droite, de l'opposition vénézuélienne", commence-t-il. 

Juan Guaido peut s'appuyer sur un socle solide, taillé dans le cœur de la société vénézuélienne, mais circonscrit. "L'opposition est sociologiquement enfermée dans les classes moyennes et aisées. Les manifestations de mercredi se sont déroulées dans ce qui s'apparenterait au XVIe siècle à Paris", décrit le spécialiste. Et cette complexité se lit dans les études d'opinion. Selon un sondage de décembre, cité par notre interlocuteur, si 80% des personnes sollicitées se disaient critiques de l'action de l'exécutif emmené par Nicolas Maduro, seuls 25% des Vénézuéliens témoignaient leur confiance à l'opposition.

Mais un glissement est à l'œuvre. La crise de subsistance en cours semble grignoter la fidélité des classes populaires au chavisme, elles qui, avec l'armée, sont désormais les deux piliers de l'Etat. "Jusqu'ici, les classes moyennes n'avaient pas réussi à faire le lien avec les classes populaires mais l'électorat populaire, qui peine maintenant à joindre les deux bouts, s'interroge aujourd'hui. Auparavant, il semblait privilégier la fuite hors du pays", développe Jean-Jacques Kourliandsky. L'occasion a donc paru belle à Juan Guaido de profiter des circonstances pour frapper fort et déstabiliser le président élu.

Le double pari 

Problème: l'opposition qu'il incarne, et à laquelle il vient de donner un écho international, n'est pas franchement mieux portante que son adversaire. L'autoproclamation ressemble en fait à un coup de bluff sur le dos d'un pays. "Guaido essaye de polariser le paysage politique pour reconstruire l'unité d'une opposition fracturée. Il va nécessairement provoquer une réaction de Maduro", observe l'expert. L'idée est donc de pousser Nicolas Maduro à la faute pour cimenter un front commun.

Et c'est ici que Donald Trump et les autres partenaires internationaux du président de l'Assemblée vénézuélienne interviennent. "Guaido fait un double pari. Tout d'abord, il veut décrocher une partie des forces armées et surtout, et c'est plus hypothétique, il veut s'appuyer sur des soutiens internationaux", note Jean-Jacques Kourliandsky qui croit cette démarche vouée à l'échec: "Il aura des soutiens verbaux, peut-être des nouvelles sanctions mais pas d'intervention militaire". Car, en dernière instance, tel est bien l'un des objectifs de l'opposition la plus acharnée au président Nicolas Maduro. "Pour obtenir un nouveau rapport de forces, l'attente des opposants vénézuéliens est d'avoir un soutien à l'étranger et si possible très concret, et éventuellement militaire", poursuit le spécialiste de l'Amérique latine. 

Trump veut reprendre la main... sans risquer de la perdre

Donald Trump qui, il y a peu, a montré sa volonté de désengager ses troupes de Syrie, ne risque pas d'aller au-delà du camouflet diplomatique au successeur de Hugo Chavez et des sanctions économiques pour s'engager dans une aventure militaire en Amérique du sud. Mais, héritier d'une lignée de présidents des Etats-Unis qui ont considéré tout au long du XXe siècle les contrées s'étendant du Mexique à l'Argentine, en passant notamment par le Chili et le Nicaragua, comme leur pré carré, il a quelque intérêt à s'immiscer dans les affaires locales.

"Trump cherche à reprendre la main à moindre frais, sans intervention. Son objectif principal est d'obtenir un maximum de retombées commerciales pour les Etats-Unis, en sachant que la Chine est devenue un partenaire stratégique et commercial important de l'Amérique latine. Il y a là une redistribution des cartes qui intéresse fondamentalement Donald Trump", pose Jean-Jacques Kourliandsky. 

Et les ressources pétrolifères du Venezuela ne sont pas non plus éloignées de ses préoccupations. 

Circonstances 

Contrairement à George Bush, ou Ronald Reagan, Donald Trump préfère déléguer. Ça tombe bien, il dispose d'alliés. Il compte notamment sur le groupe de Lima, un courant rassemblant douze Etats américains, créé en 2017 dans la capital péruvienne pour s'opposer à l'Etat en place au Venezuela. Si les Etats-Unis ont choisi de ne pas intégrer ce club, le Brésil, oui. Or, Jair Bolsonaro, son sulfureux et nouveau président d'extrême-droite, a emboîté le pas sans tarder à Donald Trump, accordant lui aussi son satisfecit à Juan Guaido. Le Vénézuélien et le Brésilien, certes placés tous deux résolument à droite de leur échiquier politique, ont pourtant deux personnalités bien différentes. Mais un vaste ressentiment les réunit. "Ce qu'ils ont en commun, c'est leur hostilité à l'égard de la vague de gauche qu'a connue l'Amérique latine il y a quelques années. C'est une coalition de circonstances", décrypte le chercheur associé à l'Iris. 

Par conséquent, si les circonstances venaient à changer, Juan Guaido pourrait bien revoir ses prétentions à la baisse. 

Robin Verner