BFMTV

Manifestations contre les violences policières sur les Noirs aux Etats-Unis: le souvenir entêtant de 1968

Graffiti d'un manifestant new yorkais.

Graffiti d'un manifestant new yorkais. - Johannes EISELE / AFP

Le meurtre de George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans, le 25 mai à Minneapolis par un policier blanc, a suscité manifestations et troubles dans de nombreuses villes américaines. Ces protestations contre des violences policières raciales ramènent en écho les scènes du mois d'avril 1968.

Le meurtre de George Floyd le 25 mai dernier à Minneapolis, aux Etats-Unis, convoque de nombreuses images, plus terribles les unes que les autres. Il y a ce drame lui-même tout d'abord qui, s'inscrivant dans une liste vertigineuse d'hommes noirs tués lors de leur interpellation par la police, tient davantage du symptôme d'une maladie sociale et politique frappant cette Amérique toujours engluée dans la violence raciale, que du simple fait-divers.

Il y a ce "I can't breathe", dernière supplique de George Floyd, le cou écrasé par le genou de Derek Chauvin, policier blanc accompagné de trois collègues, qui rappelle les derniers mots d'Eric Garner à New York en 2014. Et il y a cette flambée de colère et d'affrontements qui, depuis Minneapolis, a gagné la plupart des grands centres urbains américains depuis une semaine.

Le schéma de 1968 

Cet embrasement rappelle un vieux cauchemar états-unien: l'explosion de violences qui avait immédiatement succédé à l'assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968, avait passé en quelques jours comme une fièvre, sans jamais quitter l'esprit américain ni trouver de remède, comme un syndrome. "C'est à peu près le même schéma qu'à présent. Les révoltes de 1968 éclatent à Baltimore puis dans plus d'une centaine de villes - comme à peu près tous les étés durant les années 1960 d'ailleurs. Puis, il y a l'intervention de la Garde nationale, l'intervention présidentielle", décrypte auprès de BFMTV.com, l'historien spécialiste des Etats-Unis et consultant de notre antenne, François Durpaire.

Le rassemblement de manifestants Place LaFayette, face à la Maison Blanche, ce week-end ont semblé ressusciter les scènes de ce début de printemps 1968 qui avait vu les quartiers noirs de Washington entrer en éruption aux abords de la résidence présidentielle. Dans son très beau livre Chien blanc, l'écrivain français Romain Gary raconte qu'il a vu de ses propres yeux la capitale américaine sombrer après l'assassinat du pasteur:

"Ça saute dès le lendemain. A deux heures de l'après-midi, on compte déjà près de sept-cents incendies, dont plusieurs à deux rues de la Maison Blanche. (...) Dans la soirée, la situation 'se dégrade', quoi que cela veuille dire, à un tel point que douze mille soldats des troupes fédérales sont dirigés sur la capitale. Le couvre-feu est décrété. Quelques minutes auparavant, passant devant la Maison Blanche, j'assiste à un spectacle historique qu'aucun des autres témoins n'est près d'oublier: une mitrailleuse sur les marches de la présidence, le canon pointé vers la rue; elle disparaîtra quelques heures plus tard sur l'ordre personnel de Johnson, mais je l'ai vue."

Un détour par Détroit 

1968 lui-même ne peut cependant se comprendre sans l'été 1967. Et selon Jean-Eric Branaa, historien spécialiste des Etats-Unis et auteur de 1968 Quand l'Amérique gronde, les troubles actuels non plus:

"Je crois que les événements de Détroit à l'été 1967 ressemblent beaucoup plus encore à ce que nous vivons. Tout avait commencé par une descente de police dans un ghetto noir et par des affrontements qui avaient aussitôt fait 43 morts. Il y avait ensuite eu des émeutes, et plus de 2000 immeubles avaient brûlé. Et ça s'était prolongé tout l'été, que les Américains ont surnommé 'l'été brûlant' d'ailleurs. La peur des Américains aujourd'hui est que ça se reproduise."

A l'époque déjà, la classe politique prend conscience qu'elle se doit de se mobiliser. Et la commission Kerner, du nom du gouverneur de l'Illinois qui la préside, accouche d'un rapport le 29 février 1968. Une phrase en ressort, accablante: "Notre nation se dirige tout droit vers une division en deux sociétés, l'une noire, l'autre blanche - séparées et inégales". 

Une ressemblance en trompe-l'œil 

Claire Bourhis-Mariotti, maître de conférences en histoire et civilisation des États-Unis à Paris VIII, remarque auprès de BFMTV.com: "C'est aussi de la que vient la colère, que Martin Luther King soit assassiné après que le rapport Kerner a été publié mais n'a donc pas été écouté". Homicide, violences et lassitude, les ingrédients de 1968 paraissent décidément être les mêmes qu'en 2020.

Pourtant, François Durpaire pointe plusieurs divergences majeures: "La première c'est que l'Amérique de 2020 est beaucoup plus métissée qu'en 1968. La Cour suprême venait alors de prendre l'arrêt Loving contre l'Etat de Virginie, qui étendait à l'ensemble du pays l'autorisation des mariages entre noirs et blancs. Aujourd'hui, c'est non seulement autorisé mais très pratiqué. La fille du maire de New York Bill de Blasio, Chiara, est elle-même métisse."

L'historien poursuit: "Il y a aujourd'hui, et de part et d'autres, une absence de leadership par rapport aux années 1960. A l'époque, il y avait Lyndon Johnson, très associé aux droits civiques, mais aussi Richard Nixon qui, qu'on en dise, a promu les affirmative actions (NDLR, mesures de discrimination positive à l'égard des Noirs). Et en face, il y avait aussi des grands leaders: Martin Luther King, Stokely Carmichael, Angela Davis, l'émergence des Black Panthers et Tommie Smith aux JO".

Aucun intellectuel ne se détache en effet du marasme né à Minneapolis. Le collectif Black Lives Matter, fer de lance de la lutte contre les violences policières à l'égard des Noirs, ne peut pas remplir ce rôle. Diffus, axé sur les réseaux sociaux, il n'est ni une boussole ni un gouvernail. "Depuis Black Lives Matter, il n'y a pas de leadership, ni même de réseau organisé", ponctue ainsi Claire Bourhis-Mariotti, qui note encore: "Et quand il n'y a pas de tête à une organisation, il devient difficile de contrôler". 

François Durpaire exhibe une autre mutation nous séparant de 1968: "C'est très dur de le dire en ce moment mais la police a changé aussi. On a vu des images de gardes nationaux ou de policiers mettant un genou à terre, on n'aurait évidemment pas vu ça dans les années 1960". Il conclut: "Après le Covid-19, on va peut-être annoncer un chômage dépassant les 20% de la population aux Etats-Unis. L'étincelle de ces révoltes de 2020 est très clairement raciste mais il y a aussi ce terreau social". 

"No Justice, No Peace"

Les manifestants ne sont donc pas les répliques de ceux de 1968. Pour autant, ils en apparaissent de facto comme les héritiers: "Le slogan dominant aujourd'hui, c'est 'No justice, No peace'. Ce qui est demandé est donc très terre-à-terre: 'Noir ou Blanc, on veut la même justice'. (...) Ce sont des jeunes qui veulent passer à la caisse en disant qu'on avait promis des choses en 1968 qu'ils n'ont toujours pas", expose Jean-Eric Branaa. 

La traduction politique du mois d'avril 1968 n'avait toutefois rien de mirobolant. Lyndon Johnson avait ajouté un volet portant sur le logement aux lois sur les droits civiques de 1964 et 1965. Pour le reste, les plus conservateurs en avaient surtout tiré un thème troussé en une formule: Law and Order, visant à durcir le ton en étendant les pouvoirs de la police. 

L'énigme présidentielle 

S'il est trop tôt pour connaître les retombées des événements engendrés par le meurtre de George Floyd, la politique demeure l'aiguillon des foules. "Dans mon livre 1968 Quand l'Amérique gronde, j'écrivais qu'au moment de la rédaction, en 2018, on ne voyait rien venir mais qu'en '2020, il pourrait y avoir des émeutes'. Nous sommes une année électorale, et la colère est d'autant plus forte qu'il y a une fenêtre pour que les choses soient changées", affirme Jean-Eric Branaa. L'expert explique que côté démocrate: "Joe Biden va devoir proposer tout un projet de société, se transformer en Obama, voire en supra-Obama, en réussissant là où celui-ci n'a pas réussi". 

Mais la présidentielle est encore loin. Et les aspirations des manifestants sont encore très embrouillées.

"Les émeutes existent-elles pour demander plus d'égalité? Est-ce pour dire qu'on rejette Trump? Je ne sais pas", doute Claire Bourhis-Mariotti, qui approfondit: "Et aujourd'hui ce ne sont plus les lois qu'il faut changer - elles sont là, elles ont été votées - mais la société. En 1968, il y avait un appel à l'action gouvernementale, aujourd'hui je ne le crois pas". 

Ceux qui "ne sortaient pas du country-club"

Question de mentalité... mais aussi enjeu très matériel. "Les Noirs tués ces dernières années ne sortaient jamais du country-club. Comme George Floyd, qui venait de perdre son emploi, ça tombe toujours sur des gens affaiblis économiquement", décrit Claire Bourhis-Mariotti, qui développe: "Les Noirs sont toujours surreprésentés dans les prisons, parmi les morts par balles, et toujours sous-représentés dans les professions supérieures. C'est comme si rien n'avait changé pour eux, sauf à la marge, depuis les années 1960. Ils sont toujours des citoyens de seconde zone". 

Ils tentent à présent de sortir de cette zone de relégation comme on sort d'une ville assiégée. A charge pour la politique, qui par nature ne peut pas croire aux malédictions, de les y aider. 

Robin Verner