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La Libye illustre la vanité de l'Europe de la défense

Lors du Conseil européen du 11 mars, consacré en grande partie à la situation en Libye, les divergences entre l'Allemagne d'Angela Merkel, qui refuse d'intervenir militairement contre Mouammar Kadhafi, et la France et le Royaume-Uni, ont conforté ces dern

Lors du Conseil européen du 11 mars, consacré en grande partie à la situation en Libye, les divergences entre l'Allemagne d'Angela Merkel, qui refuse d'intervenir militairement contre Mouammar Kadhafi, et la France et le Royaume-Uni, ont conforté ces dern - -

par Yves Clarisse PARIS (Reuters) - La crise libyenne a conforté la France et le Royaume-Uni dans leur opinion que l'Europe de la défense restait...

par Yves Clarisse

PARIS (Reuters) - La crise libyenne a conforté la France et le Royaume-Uni dans leur opinion que l'Europe de la défense restait une chimère, l'Allemagne ayant démontré qu'elle demeurait allergique à toute intervention militaire.

La France a longtemps poursuivi le rêve d'une Europe-puissance capable de mener des opérations d'envergure de manière autonome par rapport à l'encombrant allié américain, provoquant de fortes tensions avec le Royaume-Uni.

Mais l'intervention de la coalition en Libye a encore renforcé le scepticisme des autorités françaises, qui vivent actuellement une véritable lune de miel avec le Royaume-Uni et ne cachent pas leur déception vis-à-vis de l'Allemagne.

"Il ne faut pas manier la langue de bois, il y a des divergences, a déclaré mercredi Alain Juppé. La divergence, elle est sur l'utilisation de la force militaire. Il y a un pays qui est radicalement hostile (...), c'est l'Allemagne."

"D'autres pays partagent cette prudence, mais c'est l'Allemagne qui s'y est opposée", a-t-il dit à la presse.

Le ministre français de la Défense, Gérard Longuet, a expliqué jeudi qu'il vivait très mal cette situation.

"C'est une vraie souffrance pour moi qui suis très européen, je me rends compte que l'Angleterre et la France ont la même vision assez responsable et parfois tragique du monde, les autres pays ont perdu l'idée d'être responsables du large environnement", a-t-il déclaré sur Europe 1.

Le couple franco-allemand, moteur de l'Union européenne, notamment dans la grave crise financière qui a menacé l'euro, a clairement trouvé ses limites sur ce dossier.

LONDRES ET PARIS MAIN DANS LA MAIN

Pendant des décennies, après que le général de Gaulle eut retiré la France du commandement intégré de l'Otan en 1966, Paris a pourtant tenté d'emmener ses partenaires européens sur la voie de la création d'une défense européenne.

Fort de la montée en puissance de l'intégration économique et politique de l'Union européenne, Jacques Chirac a tenté de pousser les feux de l'Europe de la Défense.

Il a ainsi, après son arrivée au pouvoir en 1995, cherché à persuader l'UE de créer un état-major européen autonome de l'Otan, au risque de provoquer une fracture avec le Royaume-Uni, qui craignait une rupture du lien transatlantique.

Mais les deux seuls pays de l'Union capables de mener des opérations, qui consacrent 2% de leur produit intérieur brut (PIB) à la défense, soit la moitié des budgets des Vingt-sept, membres permanents du Conseil de sécurité de l'Onu, seules puissances nucléaires de l'UE, étaient faits pour s'entendre.

S'étant eux-mêmes exclus de la participation à l'euro, et donc quelque peu marginalisés dans l'Union européenne, les Britanniques ont vu dans les affaires de défense l'occasion de nouer un partenariat privilégié avec la France.

LA FRANCE N'Y CROIT PLUS

A Saint-Malo, en 1998, après la tragédie bosniaque, Londres a accepté de signer avec Paris un accord historique pour que l'Union européenne puisse mener des opérations autonomes avec l'utilisation des moyens de l'Otan.

L'objectif officiel était de relancer l'Europe de la Défense et de créer une force de projection de 60.000 hommes mobilisables capables d'intervenir dans les conflits de moyenne intensité. Elle n'a jamais vu le jour.

Les divisions de la guerre en Irak ont eu raison de ces velléités et Nicolas Sarkozy a, dès le début de son mandat en 2007, tiré les leçons de cette situation en réintégrant le commandement intégré de l'Alliance atlantique.

En novembre 2010, Paris et Londres ont scellé leur alliance en signant un traité de défense et de sécurité impliquant un renforcement sans précédent de leur coopération militaire, dont la création d'une force expéditionnaire commune.

"C'est un niveau de confiance entre nos deux nations jamais égalé dans l'histoire", avait alors souligné Nicolas Sarkozy.

Officiellement, la France a présenté cet accord comme un premier pas vers une véritable Europe de la Défense.

Mais elle a dans le même temps mis une sourdine à sa revendication d'un état-major européen autonome de l'Otan, montrant ainsi qu'elle n'y croyait plus vraiment.

Le comportement de l'Allemagne dans la crise libyenne a achevé de convaincre les Français que le projet devait être remisé au placard pour une très longue période.

L'UE, "ONG HUMANITAIRE"

Selon un diplomate qui a participé au Conseil européen du 11 mars, où Berlin s'est battu contre l'opération militaire finalement déclenchée samedi dernier pour empêcher les forces de Mouammar Kadhafi d'écraser la rébellion, Alain Juppé n'a pas caché sa colère à son homologue allemand, Guido Westerwelle.

"Maintenant que vous avez obtenu tout ce que vous vouliez, Kadhafi peut aller de l'avant et massacrer son peuple", lui a dit le chef de la diplomate française, cité par ce diplomate.

Certains, au sein du gouvernement français, estiment qu'il faut être patient, la politique étrangère et de défense étant au coeur de la souveraineté des nations et l'Allemagne restant paralysée par le poids de son passé.

"On demande toujours à l'Europe de sauter 1,90 mètre et l'Europe ne peut pas toujours sauter 1,90 mètre", a ainsi dit à quelques journalistes le ministre des Affaires européennes, Laurent Wauquiez. "Tous les pays ne veulent pas s'impliquer militairement. Est-ce que c'est un drame ? Non."

Mais la France estime qu'il faut maintenant mettre les choses au point et voir si l'Union européenne veut rester une "grosse Suisse", selon les mots de son ancien ministre des Affaires étrangères socialiste Hubert Védrine.

"Est-ce que nous nous résignons à faire que l'Union européenne reste une ONG humanitaire ou est-ce que nous avons une autre ambition pour l'Union européenne, c'est-à-dire d'en faire une puissance politique capable d'avoir des positions diplomatiques et des capacités militaires d'intervention le cas échéant ?", a-t-il demandé mercredi.

"Pour moi, la réponse est très claire, c'est la deuxième hypothèse, nous ne sommes pas tous d'accord là-dessus et ce sera sans doute l'objet d'un grand débat en Europe dans les semaines, les mois et peut-être les années qui viennent."

Edité par Gilles Trequesser

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