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A Athènes, capitale sans mosquée et musulmans en quête de reconnaissance

Une salle de prières à Athènes

Une salle de prières à Athènes - Clément Fraioli

Absence de lieux de culte officiel, imams peu ou pas formés, actes malveillants… Etre musulman à Athènes est loin d’être une sinécure. La ville est d’ailleurs la seule capitale de l’Union Européenne à ne pas posséder de mosquée. Et la crise n’est pas là pour arranger les choses.

17h16, dans le Sud Est d’Athènes. Derrière la porte du garage d’un immeuble, coincé entre deux hôtels 5 étoiles, l’appel à la prière du muezzin retentit. A l’intérieur, en lieu et place des emplacements de parking et des voitures, un tapis couvre le sol et des exemplaires du Coran garnissent quelques étagères. Nous sommes à la "mosquée" Al Salam. Les rares fidèles venus prier aujourd’hui commencent à s’installer. Parmi eux, Elena Martine, Française de 55 ans, expatriée en Grèce depuis 20 ans. "Ce ne sont pas des conditions dignes", se lamente-t-elle.

Ici, les lieux sont mis à disposition par le propriétaire de l’immeuble à titre gracieux, mais dans la plupart des cas, il existerait une centaine de mosquées "officieuses" à Athènes, le loyer et l’entretien étant à la charge des fidèles. "La crise complique énormément les choses. Le loyer, l’entretien… Tout ça coûte cher, et les gens ont de moins en moins de moyens!", explique Elena avec un certain fatalisme.

"Nous devons aller jusqu’en Thrace pour nous faire enterrer!"

A la mosquée Al Salam, les conditions sont ce qu’on pourrait qualifier de correctes : ventilation, micro pour l’imam, grand espace… Un constat loin d’être applicable à l’ensemble des salles de prières de la ville selon Elena, qui perd soudain le sourire qu’elle arbore en permanence. "Certaines sont minuscules et dans un état déplorable : 10m², mal isolées, des fuites de partout!"

Selon une étude de 2010 du Pew Research Center, quelque 610.000 musulmans vivent en Grèce. La capitale accueillerait 40% d’entre eux. Toute une population oubliée. "Nous n’avons même pas de cimetière, nous devons aller jusqu’en Thrace pour nous faire enterrer!", lance Elena. L’absence d’école coranique a également des conséquences. Sans formation digne de ce nom, certains s’improvisent imams, sans avoir les connaissances ni les compétences pour une telle tâche.

A cela, s’ajoutent la méfiance et le rejet de certains Grecs vis-à-vis de la communauté musulmane. Convertie depuis 5 ans, Elena a vécu le changement de regard. "Mes voisins ont été choqués! Pour la plupart des Grecs, musulmans égal terroristes, mais avec la nouvelle génération, les mentalités tendent à évoluer", se rassure-t-elle. La montée en puissance du parti xénophobe Aube Dorée ne fait que renforcer ces clivages. En 2011, des membres de l’organisation d’extrême droite ont attaqué une salle au moment de la prière. Plusieurs fidèles ont été blessés. Elena refuse toutefois de céder face à l’intimidation. "On n’a pas peur. Pourquoi faire? Se cacher? Ce qui devra arriver arrivera!"

Une mosquée à Athènes en attente depuis 2003

Livrés à eux-mêmes, les musulmans d’Athènes s’organisent. En 2003, Naïm Elghandour fonde, avec sa femme Anna Stamou, l’Association Musulmane de Grèce. En première ligne des négociations pour la construction d’une mosquée à Athènes, ils ont conscience de ne pas être la priorité du gouvernement. "Tsipras ne peut pas faire grand-chose pour le moment, reconnaît Naïm, il a reçu un lourd héritage, et nous comprenons qu’il se bat pour la dignité de tous les Grecs. Ce serait ridicule de lui demander une mosquée maintenant!" La compréhension est donc de mise, malgré une certaine impatience.

Et pour cause, les premières requêtes de la communauté musulmane remontent à 1932! A cette époque, depuis la chute des Ottomans, les mosquées tombent en désuétude. Il faut attendre 2000 pour que le débat revienne sur le tapis. Une loi prévoit la construction d’une mosquée ainsi que d’un centre islamique, près de l’aéroport. Les musulmans s’y opposent. En cause, l’emplacement, trop éloigné de la ville, et le financement, en provenance de l’Arabie Saoudite. Echaudée par ce projet élaboré dans son dos, la communauté musulmane soumet, six ans plus tard, sa propre demande : une mosquée publique, afin d’éviter tout financement extérieur, au centre d’Athènes. De cette demande naîtra une loi, selon laquelle une mosquée devra voir le jour à deux pas de l’Acropole, dans une ancienne base navale désaffectée. Un budget de 15 millions d’euros est même prévu. "Ce budget s’est évaporé", souffle Anna Stamou, dépitée, tout en ajustant le hijab qui couvre ses cheveux.

Plus récemment, en 2010, le PASOK (centre gauche), arrivé au pouvoir un an plus tôt, propose de reprendre le projet, mais les ambitions ont pris du plomb dans l’aile. Le budget chute à 1 million d’euros, et la réhabilitation de la base navale se limite cette fois à une partie seulement du bâtiment. L’obstacle rencontré cette fois est de taille: l’opposition de la puissante Eglise orthodoxe. Un veto justifié par sa crainte des financements, et de l’influence venus de pays comme le Qatar, les Emirats Arabes Unis, ou encore l’Arabie Saoudite… Une nouvelle déception pour Naïm et Anna. Mais le couple se refuse à tout défaitisme et ne baisse pas les bras. "Nous avons confiance en Syriza, et en leurs intentions. Pour le moment, nous attendons que l’été passe et que l’accord avec l’Europe se fasse, puis en octobre nous bougerons. Nous savons que nous allons encore devoir attendre, mais nous gardons foi en le fait que nous verrons la mosquée un jour."

Article publié sur Newsgreek.fr, le projet des étudiants en journalisme du Celsa à Athènes, en partenariat avec BFMTV.com.

Clément Fraioli, à Athènes