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Brexit: comprendre la nouvelle tempête parlementaire britannique en 4 points

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L'opposition britannique veut faire voter une motion repoussant une nouvelle fois le Brexit en cas d'absence d'accord au 31 octobre. Le Premier ministre cherche lui à convoquer de nouvelles élections. Désavoué mardi, et notamment par une partie de son camp, Boris Johnson mène toujours le jeu selon certains observateurs.

C'est une partie de billard dont on a arrêté de compter les bandes. La tempête autour des négociations, ou de l'absence de négociations, pour conclure enfin le Brexit, continue de soulever la classe politique britannique. Au point d'en rendre les remous difficilement lisibles. Un Premier ministre perdant sa majorité absolue lors d'une séance agitée à la Chambre des Communes, le dépôt d'une motion afin d'empêcher toute sortie de l'Union européenne sans accord, un exécutif répondant par un texte dont la visée est de provoquer des élections anticipées, perspective soumise à de nombreuses conditions, le tout sur fond de compte-à-rebours avant la suspension des travaux parlementaires, voici les éléments du drame. Pour mieux s'y retrouver, il convient de le décortiquer acte par acte. 

  • Acte I: Boris Johnson perd les commandes 

Dans un régime parlementaire à l'anglaise, l'alpha et l'oméga consistent à demeurer maître des horloges, c'est-à-dire de l'agenda. Or, Boris Johnson a perdu cet agrément. Le Premier ministre et son gouvernement, grands partisans du Brexit y compris sans accord, ont en effet été mis en minorité mardi lors d'un vote à la chambre des Communes. 328 députés, contre 301 fidèles, se sont ralliés à un texte permettant au parlement de prendre le contrôle de l'ordre du jour. Parmi ces 328 représentants, 21 sortaient même du Parti conservateur, dirigé par Boris Johnson. 

L'affaire se présente d'autant plus mal pour Boris Johnson qu'il s'agissait là du premier vote qu'il devait affronter depuis son arrivée à la tête du gouvernement britannique le 24 juillet dernier. Pire, il y a même laissé sa majorité absolue. Alors qu'il discourrait ce mardi, le député conservateur Philip Lee a en effet théâtralement pris place parmi les libéraux-démocrates, qui soutiennent mordicus les institutions européennes. 

  • Acte II: Motion anti-No Deal: le planning serré de ce mercredi 

Un parlement qui a la main sur son calendrier, c'est un parlement libre de proposer ses motions. C'est pourquoi, ce mercredi, la travailliste Hilary Benn en déposera une aux airs de casus belli contre le gouvernement: un document visant à empêcher tout Brexit sans accord le 31 octobre, date butoir actuelle, et à en repousser la possibilité au 31 janvier. Impossible pour Boris Johnson de s'accommoder d'une telle initiative sans perdre la face une seconde fois en deux jours. Il a en effet promis aux Britanniques que le Brexit aurait bien lieu à la date et à l'heure dite, le dernier jour du dixième mois de l'année, coûte que coûte et vaille que vaille. 

Et comme dans toutes les grandes pièces, une contrainte tombée du ciel ou presque accélère l'intrigue. La semaine dernière, Boris Johnson a annoncé qu'il prorogeait la traditionnelle suspension des travaux du parlement entre deux sessions. Aussi, la vacance parlementaire s'étirera de la semaine prochaine, probablement mercredi, jusqu'au 14 octobre, soit une quinzaine de jours avant le Brexit. D'où la nécessité pour les tenants de la motion anti-No Deal de mener grand train, d'autant que certains craignent que la chambre des Lords, qui visera aussi le document, fasse traîner les choses afin que le glas de la suspension sonne sans qu'il ait été adopté.

Leur planning, détaillé ici par le Guardianest donc très chargé ce mercredi qui marque, par ailleurs, la première séance de questions-réponses de Boris Johnson en tant que chef du gouvernement. A 15h, les députés commenceront à débattre du texte. A 17h, ils passeront au vote en seconde lecture. A 19h, ils voteront les amendements apportés à cette mouture puis procéderont à une nouvelle lecture. 

Dans la soirée, après le vote définitif du texte par les Communes, les représentants se pencheront pendant 90 minutes sur la motion mise au point par Boris Johnson. Car celui-ci a dévoilé sa contre-offensive dès la rebuffade des législateurs mardi. Il entend pousser à des élections générales anticipées pour sortir de l'impasse via un détour par les isoloirs. 

  • Acte III: Johnson veut des élections... et les travaillistes le laisser "dans son jus"

Il y a peu de chances que le projet de Boris Johnson soit validé dès ce mercredi. Il se heurte en effet à un obstacle de bien plus grande envergure que la volonté annoncée des libéraux-démocrates de s'y opposer. Il est d'ordre juridique. D'après les termes du Fixed-Term Parliaments Act de 2011, le Premier ministre ne peut renouveler par un scrutin la chambre des Communes au cours de sa législature de cinq ans sans obtenir l'assentiment des deux tiers des députés. Or, ses troupes sont trop peu nombreuses. Le Parti travailliste détient donc la clé. Mais, si ce mouvement est lui-même convaincu que des élections anticipées sont inéluctables, il ne compte pas laisser les conservateurs s'en tirer facilement. Ainsi, Jeremy Corbyn, le leader du Labour conditionne le vote des siens en faveur de nouvelles législatives à l'adoption claire et nette de la proposition anti-No Deal. Une position que l'intéressé a ainsi résumé selon le Times: "Laisser Johnson mariner dans son jus".

Pour le moment, l'instant est davantage aux invectives qu'aux tractations. Tandis que son premier opposant lui promettait le bouillon, Boris Johnson a vitupéré contre sa tentative de repousser le Brexit de trois mois, parlant de la "motion de capitulation Corbyn". Le patron de l'exécutif a cependant son idée sur la date à laquelle on pourrait convoquer les citoyens: le 15 octobre. 

  • Acte IV: Une défaite en trompe-l'œil pour Johnson ? 

Sur la photo, la déconfiture est totale pour Boris Johnson. Un désaveu public lors du premier vote auquel il a eu à faire face à la chambre des Communes, la quasi obligation de mettre son leadership dans la balance de nouvelles élections pour s'en sortir, il n'a, apparemment, vraiment pas de quoi se réjouir. Sauf que... Boris Johnson tire d'ores et déjà un bénéfice non négligeable de ces tourments. Ses opposants de l'intérieur sont sortis du bois. Ils ont du même coup perdu l'investiture, comme l'avait dit Boris Johnson, de leur parti, talisman d'autant plus précieux que les élections semblent se profiler. Du même coup, le Parti conservateur pourrait prendre des airs de Parti du Brexit, ce qui n'est pas fait pour déplaire à un chef de gouvernement qui a lié son destin politique à la ligne dure sur cette question. 

Certains observateurs du débat public britannique se demandent d'ailleurs déjà si Boris Johnson n'a pas été le propre artisan, assisté par son éminence grise Dominic Cummings, de son désastre de mardi, entraînant une épuration mécanique de sa famille politique et obligeant à des élections, seules à mêmes de lui donner les coudées franches. L'éditorialiste Jonathan Freedland a ainsi écrit dans une tribune ce mardi:

"L'hypothèse est que Dominic Cummings appâte volontairement les députés pour déclencher des élections que Boris Johnson pourra présenter comme la bataille du 'peuple contre le parlement'. Si c'est bien le cas, c'est sans doute la stratégie électorale à plus haut risque jamais tentée dans ce pays". 
Robin Verner