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EDITO - Mandela: stratège de violence et de réconciliation

11 février 1990 - Mandela est libéré après 27 ans d'incarcération.

11 février 1990 - Mandela est libéré après 27 ans d'incarcération. - -

Loin des clichés diffusés ces derniers jours, Nelson Mandela n'était pas un "pacifiste jusqu'au bout", tel Gandhi, mais un fin stratège politique. Le point de vue de Harold Hyman.

Depuis des jours, on assiste à une boulimie de lamentations sur le grand homme de liberté et de justice qui nous a quitté. Père de la nation, amplificateur de Martin Luther King, disciple de Gandhi. Las! Nelson Mandela était un prince au sens dynastique du terme, aux origines prestigieuses de grand noble Xhosa, dont le propre cousin était un roitelet dans le Transkei.

Donc un homme du peuple, non. Un homme de génie et de courage, oui.

Disciple de Gandhi dans sa jeunesse, il entama les mouvements de refus pacifique de l'apartheid, régime discriminatoire de domination blanche qui, à partir de 1948, se durcit démesurément. Gandhi, après tout, avait commencé son militantisme dans l'Afrique du sud coloniale britannique contre l'exploitation des travailleurs indiens.

Mandela et la réponse armée à l'apartheid

Mais dès la fin des années 50 et le début des années 60, et surtout après le massacre de Sharpeville en 1960 (la police tire sur les manifestants noirs, 69 morts) Mandela abandonna la non-violence.

Lui et la mouvance majoritaire de la coalition autour de l'ANC en avaient fini avec Gandhi, et les sabotages, rarement mortels il est vrai, commencèrent et conduisirent à la condamnation de Mandela et consorts. Presque seul parmi les chefs d'État à s'exprimer sur le sujet lors du Sommet 2013 sur l'Afrique à Paris, Macky Sall président du Sénégal, a voulu ''rétablir les faits historiques: Mandela a trouvé une réponse armée à l'apartheid, et c'est après qu'est venue la paix et la réconciliation.'' Merci Monsieur le Président Macky Sall d'avoir dévié de la sirupeuse adoration aveugle qui envahit l'atmosphère!

Fondateur de la branche armée de l'ANC

En effet, Mandela fut un moment membre du Parti communiste, dont la non-violence n'était pas la doctrine. Il se distança d'eux, par conviction chrétienne. Toutefois, il fut chargé de créer le MK (Umkhonto we Sizwe, lance de la nation), branche armée de l'ANC. Ce groupe commis plus d'une centaine d'actions violentes, des plasticages sans carnage et généralement sans blessés.

Par la suite MK devint une organisation combattante, et agit clandestinement en interne, et dans des camps militaires dans les pays amis voisins, d'où il participa à plusieurs batailles contre l'armée sud-africaine et ses alliés. Pas très non-violent que tout ceci. Curieusement, la voie de la non-violence de l'ANC était d'ailleurs incarnée par Albert Luthuli, le président de l'ANC en 1961, et qui reçut le Prix Nobel de la Paix! Et qui alla même le chercher en Norvège. L'histoire l'a bien oublié. En fait Luthuli accepta la ligne du parti sans jamais l'approuver moralement.

Le tournant de la prison et de la négociation

Un acte de génie de Mandela: en prison, il étudia la langue et la culture afrikaans à la perfection. Il en fit le fondement de son approche de dialogue avec le pouvoir, depuis l'intérieur de la prison. Il profita du légalisme des blancs sud-africains, qui avaient créé une société hautement discriminatoire et injuste et exploitatrice, mais qui avaient tendance néanmoins à observer leurs propres règles. La prison, toute dure et punitive qu'elle fut, était un bagne (pendant dix ans) mais non un cachot de torture.

Mandela pouvait lire, et avoir quelques contacts avec des visiteurs. Ce détail est crucial, et Mandela le comprit: la prison serait le lieu de départ de la négociation pour une nouvelle Afrique du Sud. Il fit tout pour communiquer avec Frederik de Klerk, ce "plus honnête et intelligent des dirigeants blancs de l'époque" selon ses propres termes.

Enfin, Mandela sut concilier l'aile dure de l'ANC, d'autres mouvements radicaux noirs, le MK, le parti Inkhata zoulou qui fit une terrible concurrence à l'ANC, les ultra-afrikaners, et l'establishment blanc. Du génie, ancré dans ses analyses rationnelles et sa foi chrétienne dans le pardon. Cela tombait bien: le MK avait perpétré de nombreux attentats meurtirers contre les blancs, et la police blanche de son côté avait tué abondemment mais sans jamais tomber dans les extrêmes du régime syrien par exemple.

Retour à l'esprit de non-violence

Lorsqu'il devint Président, il devait ramener un esprit de non-violence crédible, là où lui l'avait abandonné pendant les années 70 et début des années 80. Cette démarche de défaisance de la violence fut une réussite historique. Son échec: ne pas avoir su se façonner une succession à sa hauteur.

Avec tous ces éléments, il est donc simpliste, réducteur, voir injuste, de faire de Mandela une espèce de Gandhi ou de Martin Luther King (pacifiste jusqu'au bout). "Militant pour la liberté et la justice" est un concept très droits-de-l'hommiste, Mandela était le bâtisseur d'une nouvelle nation. Il était un homme d'une acuité politique extrême, et mania la dose nécessaire de dureté et de flexibilité pour faire bouger son adversaire, ce blanc sud-africain qui en fin de compte n'était pas une simple brute. Mandela sut faire sortir le bon côté du blanc, sans se diminuer lui-même d'un iota. Un vrai philosophe tacticien.

Harold Hyman et spécialiste de géopolitique