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Pourquoi Léonard de Vinci est le plus grand dessinateur de tous les temps

Léonard de Vinci en BD

Léonard de Vinci en BD - Futuropolis

Un mois avant l’exposition que le Louvre va consacrer à Léonard de Vinci, les dessinateurs Stéphane Levallois et François Boucq témoignent leur admiration pour l’auteur de La Joconde.

Philosophe, mathématicien, anatomiste, architecte, peintre, sculpteur, botaniste… "Léonard de Vinci, c’est un monde à lui tout seul. C’est l’homme-dieu, il est universel", résume Stéphane Levallois. Connu pour son travail avec les studios hollywoodiens et son amour de la peinture classique, ce Parisien de 49 ans signe Léonard 2 Vinci, la BD officielle de l’exposition du musée du Louvre consacrée en octobre prochain à l’auteur de La Joconde. Le dessinateur, pour ce faire, s’est plongé pendant deux années dans l’œuvre du maître italien et a imaginé une BD de SF composée uniquement de dessins de Léonard de Vinci, qu’il a ensuite reproduits à la main.

Stéphane Levallois n’est pas l’unique dessinateur, cette année, à s’être penché sur le génie du peintre italien. François Boucq, Grand Prix d’Angoulême, lui a consacré au printemps une exposition au musée de la Franc-Maçonnerie et un livre décryptant les secrets de ses peintures. Ensemble, ils expliquent pourquoi Léonard de Vinci reste, cinq cents ans après sa mort, le plus grand dessinateur de l’histoire de l’Art. 

Léonard de Vinci sous toutes ses formes.
Léonard de Vinci sous toutes ses formes. © Futuropolis / Musée de la Franc-Maçonnerie.

Pour éviter les écueils d’un biopic classique et rendre hommage à son talent foisonnant, Stéphane Levallois a imaginé une histoire futuriste autour d’un Léonard de Vinci devenu Christ de la guerre. Pour trouver l’inspiration, il a puisé dans l’œuvre dessinée de celui qui a aussi été homme de guerre et à l’origine de nombreuses machines destructrices. Situé en 14061, soit 5000 ans après Dune, l’album donne à voir l’incroyable modernité de l’œuvre de Léonard de Vinci. 

"L’idée était de tout faire à partir de Léonard", explique Stéphane Levallois. "Pour les costumes du futur, je me suis inspiré de ce qu’il faisait au théâtre. Pour le vaisseau, de ses plans de sa cité idéale. Tous les visages sont de lui et viennent de dessins différents. L’idée était de se mettre totalement en retrait en tant que dessinateur et en tant qu’inventeur de forme pour que tout soit de lui. C’est un travail d’humilité. On ne se mesure pas à Léonard de Vinci. C’est absurde." 

"Chacun de ses dessins est touché par la grâce"

Bien que tous les dessins proviennent de l’imagination de Léonard de Vinci, l’album de Stéphane Levallois est aussi un hommage à l’œuvre de Ridley Scott - et à deux de ses chefs d’œuvre: Alien et Blade Runner. Fan du cinéaste, à qui il a dédié le livre, Levallois a même déniché dans les travaux de Léonard de Vinci un monstre aux cornes en spirale qui ressemble à s’y méprendre à Darkness, l’incarnation du mal vue dans Legend. La créature, contre toute attente, provient d’un dessin satirique parvenu jusqu’à notre époque grâce à Francesco Melzi, le dernier assistant de Léonard. 

Léonard de Vinci du futur par Stéphane Levallois.
Léonard de Vinci du futur par Stéphane Levallois. © Futuropolis 2019

Pour trouver ces dessins, et les reproduire fidèlement, Stéphane Levallois s’est enfermé dans son atelier. Pendant deux ans, il a adopté une démarche quasi spirituelle pour apprendre à dessiner comme le maître italien. "J’ai essayé de refaire les dessins de Léonard à la hachure près, tout en sachant qu’il était ambidextre. Il dessinait de la main gauche et peignait de la main droite. Comme je suis droitier, c’était compliqué, notamment pour les hachures. Il fallait donc faire des hachures, qui pour moi vont de gauche à droite, dans le sens inverse. Je n’ai pas utilisé ma main gauche. J’ai retourné la feuille et dessiné à l’envers pour obtenir le même résultat que Léonard de Vinci." Comme Stéphane Levallois, François Boucq est fasciné par les hachures de Léonard. 

"J’aime beaucoup sa manière de hachurer, de porter les ombres avec les hachures. J’aime beaucoup aussi sa manière de restituer du volume à partir d’un trait. Dans sa peinture, c’est presque l’inverse qui se passe: le contour devient flou. On ne sait pas très bien quand commence la Joconde et quand commence le paysage. Il y a une espèce de zone diffuse. Si on regarde de près, on s’aperçoit que sa technique picturale est de faire en sorte que l’un se fonde dans l’autre. Et que la limite est extrêmement difficile à déterminer. C’est presque une préfiguration de l’abstraction." 

Une technique très élaborée difficile à reproduire. "J’ai essayé de copier, mais c‘est impossible", précise Stéphane Levallois, qui a appris à dessiner d’après ses œuvres en Seconde, il y a 35 ans. "Ce qui est hallucinant, c’est que chacun de ses dessins - jusqu’au tout petit croquis - est touché par la grâce. Pas un seul n’est maladroit ou raté. "Léonard De Vinci est au dessin ce que Bach est à la musique classique: il n’y a personne au-dessus." 

Entrer dans son temps

Léonard de Vinci est un si grand dessinateur parce qu’il a pu imaginer toutes ses inventions, affirme Boucq. "Il faut être dessinateur pour pouvoir coucher sur le papier ce qui vient par la tête. Quand tu es observateur comme ça, il faut savoir dessiner. En dessinant viennent les inventions." En tant qu’auteur de BD, impossible de ne pas être inspiré par le génie de Léonard de Vinci, poursuit l’auteur de La Cathédrale invisible: "Quand tu es dessinateur, tu es naturellement intrigué par des figures comme lui, qui ont porté le dessin tellement haut, à la fois dans le domaine artistique et scientifique."

Quand Boucq apprenait le dessin, il analysait les peintures de Léonard. De Vinci l’a beaucoup aidé à ses débuts pour imaginer les couvertures de ses albums. Le peintre italien est même devenu un personnage récurrent de son univers - comme il est désormais le héros bougon et burlesque d’une série humoristique à succès de Turk et Zidrou. Boucq a eu envie de rendre hommage au maître en s’en moquant gentiment: "Je voulais montrer comment un génie universel peut être emmerdé dans sa vie de tous les jours."

Léonard par Turk et Zidrou
Léonard par Turk et Zidrou © Le Lombard 2019

Le véritable Léonard, bien entendu, était imperturbable, rappelle Stéphane Levallois, qui a été conseillé pendant son travail par Louis Frank et Vincent Delieuvin, les conservateurs du Louvre spécialistes de l’œuvre de Léonard de Vinci: "Après trois heures et demi sur un dessin, son regard et son attention étaient toujours totalement intactes." Pour apprendre à dessiner comme lui, il faut donc apprivoiser le temps comme lui. Désapprendre ce que l’on a appris: "J’ai passé tellement d’heures, tout seul, immergé dans ses dessins, que j’ai fini par entrer dans son temps.". 

"Un homme d’une subtilité infinie"

Imperturbable créateur, de Vinci est d’une précision insensée. Selon Boucq, ses peintures contiennent des données secrètes: "Les éléments qui les composent sont les mêmes éléments géométriques qui composent une façade de cathédrale." Si Levallois ne partage pas cette analyse, il reconnaît comme Boucq que "Léonard est un homme d’une subtilité infinie". Cette subtilité a d’ailleurs pu jouer des tours à Stéphane Levallois au moment de coucher sur le papier son histoire: "Le problème du style de Léonard est la finesse des dessins. C’est très difficile d’imaginer la taille des originaux. Quand on rentre dans les dessins, le détail ne s’arrête jamais." Léonard de Vinci travaillait avec ce qu’on appelle une pointe d’argent, "une technique que l’on n’utilise plus et qui permettait d’être extrêmement fin", précise le dessinateur. 

"Avec cette technique, on dessine avec du métal pur. Ça fait des traits extrêmement fins, mais il n’y a pas de repentir. C’est impossible à refaire [de nos jours]. J’ai dessiné le premier tiers de l’album à la plume, sans trouver de solution, sans obtenir le degré de précision de Léonard. Puis j’ai eu l’idée de dessiner à sec, avec un pinceau extrêmement fin. Je commence par le plonger dans l’encre, puis je l'assèche pour qu’il n’y ait presque plus d’encre dessus quand je commence à dessiner. Ainsi, je peux avoir des traits extrêmement fins qui s'approcher de la pointe d’argent de Léonard, mais qui me permettent de ne dessiner que 5 mm par 5 mm." 

L’album enfin terminé, Stéphane Levallois savoure ce temps particulier passé avec le maître. Il a décidé désormais de se mesurer à l’œuvre peinte de l’artiste pour une exposition prévue à la fin d’année: "J’essaye de copier les arrière-plans de ses peintures, notamment ses paysages, de plonger dans ses montagnes. Je découvre des trésors!" 

À lire aussi:

Léonard 2 Vinci, Stéphane Levallois, Futuropolis/Le Louvre.

Léonard, tome 50, Génie, Vidi, Vinci!, Turk et Zidrou, Le Lombard. 

Le Petit Léonard Décodé, François Boucq, Musée de la Franc-Maçonnerie.

Jérôme Lachasse