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La Fissure, ou la crise des migrants racontée en BD

Détail de la couverture de La Fissure

Détail de la couverture de La Fissure - Copyright Gallimard, 2017

ENTRETIEN - Carlos Spottorno, qui a photographié l’exode des réfugiés aux frontières de l’Europe, a remporté le prix World Press Photo en 2015 avec le journaliste Guillermo Abril. Il sort une BD sur le sujet.

Après trois ans de reportage aux frontières de l’Europe à enquêter sur la situations des réfugiés, le photographe Carlos Spottorno et le journaliste Guillermo Abril ont remporté en mars 2015 le prix World Press Photo pour le court-métrage documentaire At the Gates of Europe.

Les deux hommes sortent à présent aux éditions Gallimard La Fissure, un ouvrage de photos qui utilise les codes de la bande dessinée. S’appuyant sur 25.000 photographies et de quinze carnets de notes, ils racontent, de l’Afrique à l’Arctique, leurs expériences sur le terrain et dressent le portrait d’une Union Européenne en pleine crise. BFMTV.com a pu s’entretenir avec l’un des co-auteurs du livre, Carlos Spottorno.

Pourquoi avoir choisi le format de la BD?

Pour pouvoir bien raconter l’histoire. Les livres de photographie présentent souvent une sélection de quarante à cinquante photos. On y trouve les meilleures photos, mais il y est peut-être difficile d’y raconter une histoire complexe pleine de nuances et d’informations spécifiques qui doivent être bien expliquées. L’idée était de raconter une histoire, mais surtout de mener une réflexion sur l’Europe, l’Union Européenne, notre futur, nos origines: rappeler que l’Union Européenne a été créée après la Deuxième Guerre mondiale, qu’elle a des défauts, mais aussi des points positifs, et que l’on est en train de la perdre. L’Union Européenne a des fissures, qui ne cessent de s’agrandir. J’ai senti une nécessité d’en parler. On voulait que cette histoire touche le plus grand public possible. C’est pour cette raison que l’on a pensé à réaliser une bande dessinée.

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- © Copyright Gallimard 2017

Pour quelles raisons n’y a-t-il pas de bulles?

Ce n’était pas possible d’en mettre, parce que les dialogues n’auraient jamais été vrais. Ce livre cherche à respecter la tradition journalistique stricte: les événements qui se déroulent sont les événements que l’on raconte. On n’invente rien. On a des citations notées dans un carnet de notes, mais on n'a jamais l’image exacte de la personne qui a prononcé ces mots. Cela aurait été une invention intolérable, de notre point de vue. D’un autre côté, cela aurait donné au livre une image trop enfantine, on aurait été trop proche de la fiction. On voulait à tout prix s’éloigner de cela. On a essayé de rendre l’histoire compréhensible pour tous.

Comment définiriez-vous ce livre? Est-ce une BD, un reportage ou un témoignage?

C’est vraiment difficile à dire, parce que ce n’est pas une bande dessinée. Il n’y a rien de dessiné. Un roman graphique, cela ne marche pas non plus, parce que ce n’est pas un roman. C’est un reportage visuel avec un texte… Je ne sais pas (rires) On n’a pas de nom exact pour ce livre. C’est la moindre des préoccupations.

Les photos ont une texture particulière. Ont-elles été retouchées?

Une des caractéristiques de la BD est la cohérence entre les images. Si on utilise plus de 750 photos, il y en aura toujours certaines avec plus de couleurs, d’autres plus grises ou en noir et blanc… La variété aurait été tellement grande que cela n’aurait pas marché. C’était un défi très important: le roman photo est tellement lié aux histoires romantiques que je voulais éloigner le lecteur de cette vision. J’ai traité les images avec l’ordinateur de façon à ce que la couche noire soit vraiment très foncée, et les couleurs moins contrastées. Cela permet au lecteur de lire La Fissure comme une BD et non comme un roman photo. Ce livre n’aurait jamais été possible avant l’apparition de la photo numérique: je n’aurais jamais pu prendre autant de photos pour construire des séquences.

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- © Copyright Gallimard 2017

Vous aviez à votre disposition 25.000 photos. Comment avez-vous organisé cette masse d’information pour en faire un récit lisible?

Comme La Fissure retrace une expérience personnelle, il fallait raconter les événements et les différents voyages de manière chronologique. On a d’abord construit les pages d’une manière visuelle pour s’assurer que les histoires soient bien reliées les unes aux autres. Puis, on a écrit chaque case de texte et on a lié les différents événements. Trois niveaux de compréhension permettent de lier les histoires entre elles: le niveau 1, où l’on raconte ce que l’on voit dans la photo ; le niveau 2, où l’on raconte notre expérience et ce qui se passe dans notre tête ; et le niveau 3 où l’on raconte ce qui se passe dans la sphère politique.

Comment avez-vous trouvé le bon ton entre ces différentes niveaux de compréhension?

On a étudié ce que d’autres auteurs ont fait. J’admire et je lis depuis longtemps Guy Delisle: Pyongyang, Shenzen, Chroniques de Jérusalem… Je me souviens que la première fois que je l’ai lu, je me suis dit que c’était une manière originale de raconter une histoire journalistique: ce n’est pas un reportage, mais une histoire que l’on peut suivre. Et la présence de l’auteur ne dérange pas, elle apporte un ton très humain. C’est une bonne manière de raconter une histoire qui peut être un peu lourde. Comme Persépolis, qui nous permet de comprendre ce qui s’est produit en Iran dans les années 1980.

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Avez-vous pensé au Photographe d’Emmanuel Guibert, qui mêle narration de BD et photographies?

Je connais Le Photographe. C’est une BD que j’apprécie beaucoup. J’ai emprunté à ce livre la manière de raconter une histoire à la première personne, comme un cahier de voyage ou un journal. Par contre, notre façon d’utiliser les images est complètement différente.

Allez-vous réaliser un autre livre dans l’esprit de La Fissure?

J’ai beaucoup aimé cette manière de raconter des histoires. Une porte très intéressante s’est ouverte. Les gens ont semble-t-il apprécié le livre, ce qui est très important pour moi. Je ne suis pas un artiste qui se moque de l’opinion des autres.
Carlos Spottorno et Guillermo Abril, La Fissure, Gallimard, 168 pages, 25 euros.
Jérôme Lachasse