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BD: le retour en force du western

Le Blueberry de Joann Sfar et Christophe Blain

Le Blueberry de Joann Sfar et Christophe Blain - Dargaud

Après une période de disette, le western revient plus fort que jamais en bande dessinée. Tour d'horizon des dernières nouveautés.

Blueberry, Lucky Luke… Si le western a donné ses lettres de noblesse à la BD, le 9e Art l’a un peu délaissé ces dernières années. En 2018, les éditeurs se rattrapent et proposent une dizaine de nouveautés. L’année a commencé sur des chapeaux de roues avec la parution de la suite de Duke de Hermann, le Grand Prix du festival d’Angoulême 2017, et le démarrage de Lonesome, la nouvelle série d’Yves Swolfs. Trente-sept ans après Durango, le Belge revient dans l’Ouest avec l’histoire d’un cow-boy capable de percevoir le passé et le futur des personnes qu’il touche.

La spiritualité est aussi au cœur du nouveau diptyque du Bouncer de François Boucq. Sans Alejandro Jodorowsky, son scénariste habituel, le Lillois propose une histoire en deux albums, L’Or maudit (en librairie depuis janvier) et L’Échine du dragon (sortie le 7 mars). Viendront ensuite un western pour la famille, Duel au soleil de Manuel Marsol (le 15 mars), le violent et sombre Gun Fighter chez Glénat (été) et enfin pour la fin de l’année une série de Laurent Astier chez Rue de Sèvres et un nouveau Blueberry avec Joann Sfar au scénario et Christophe Blain au dessin.

Quelques westerns sortis entre novembre et mars.
Quelques westerns sortis entre novembre et mars. © Le Lombard / Fremok / Glénat / Dargaud

"Tous les westerns parlent de violence"

Comment expliquer ce retour du western? Dessinateur de Mondo Reverso, western où les femmes prennent la place des hommes, Dominique Bertail a sa petite idée: "Les éditeurs ne trouvaient plus ça bankable. Le succès de Gus et surtout d’Undertaker leur a fait changer d’avis. Et nous, les auteurs, on n'attendait que ça depuis des années. Il y a un côté très enfantin avec une violence d’adultes: on peut se venger soi-même, être brigand un jour et shérif le lendemain".

Selon Dominique Bertail, qui a réalisé son album en sépia pour accentuer la présence de la poussière et de la crasse dans son dessin, précise: "C’est difficile de faire du western sans violence. Tous les westerns parlent de ça normalement". Sorti en janvier 2017, Scalp de Hugues Micol racontait en effet la funèbre chevauchée d’une bande de tueurs d’Indiens payés au scalp. Malgré ce regain d'intérêt pour le genre, dessiner un western en 2017 n'est pas une chose aisée. 

Premier obstacle à surmonter: le génie de Jean Giraud et de Jean-Michel Charlier, les auteurs des mythiques aventures de Blueberry (1963-2007). "Pour ma génération, c’est impossible de passer après Giraud", confirme Bertail. "Mondo Reverso, c’était idéal, parce que ça ne se prend pas au sérieux. J’avais besoin de cette dérision et de cette distance. Maintenant que c'est fait, je peux aborder un western sérieux sans stress".

Le Blueberry de Joann Sfar et Christophe Blain
Le Blueberry de Joann Sfar et Christophe Blain © Dargaud

Comment écrire un western en 2018?

Deuxième obstacle: représenter des chevaux. Si Dominique Bertail les dessine avec aisance, il comprend le blocage rencontré par certains dessinateurs, comme Bouzard, auteur du pastiche de Lucky Luke Jolly Jumper ne répond plus: "C’est d’autant plus difficile qu’on en voit plus", dit Bertail. "Les chevaux étaient avant le centre de la représentation: ils étaient utilisés pour le travail, le plaisir. C’était le plus proche collaborateur de l’homme". 

Troisième obstacle: les cowboys sont démodés. "Faire un western aujourd’hui, c’est insondable, parce que tout est politique: il y a les peuples opprimés, le macho avec ses flingues, le héros individualiste… et le concept même d’aventure - quel sens ça a aujourd’hui?", réfléchit Joann Sfar, scénariste d’un Blueberry en deux albums à paraître à l'automne. Il ajoute: 

"L’idée est de rassasier les fans de Blueberry - je ne suis pas là pour rigoler avec Blueberry - et de proposer le petit twist qui rend tout presque existentialiste. Je souhaite donner envie de pleurer à chaque page quand on voit un cowboy avec un flingue, parce qu’aujourd’hui, ça n’a plus aucun sens et le personnage le sait". 

Que reste-t-il à faire si le cowboy est dépassé? Le confronter à la modernité. Dans Mondo Reverso, Dominique Bertail s’est inspiré, comme avant lui Morris, Uderzo et Jack Davis, de personnalités pour dessiner des "bonnes gueules" de cowgirls:

"D’habitude, on fait souvent des bonnes gueules de mecs. Là, j’avais envie de faire des femmes à gueule. C'est ainsi que j’ai trouvé Christine Lagarde. Dans l’album, il y a aussi Sandrine Kiberlain, Jackie Sardou, une version obèse Nadine Morano… Dans le prochain, Taubira sera shérif. C’est un classique. Je ne suis pas un très bon caricaturiste, mais c’est un jeu amusant. Je vais faire attention pour que les gueules soient plus reconnaissables dans le prochain".

Christine Lagarde dans le western Mondo Reverso
Christine Lagarde dans le western Mondo Reverso © Fluide Glacial

Terre Gâtée, un western situé en Afrique

Les westerns nommés ci-dessus ont comme point commun de se dérouler en Amérique du Nord. Terre Gâtée, dessiné par Christian De Metter et scénarisé par Marguerite Abouet et Charli Beléteau, se déroule dans un pays imaginaire du continent africain. L'album évoque à la fois le boom économique du continent africain et la crise des migrants. "Pour moi, l’histoire se répète", explique Marguerite Abouet: 

"Avant, on venait chercher les Noirs et maintenant se sont eux qui viennent. C’est un sujet qui nous intéressait avec Charlie. Je lui ai demandé pourquoi ces gens partaient et pourquoi les parents laissaient partir les enfants en sachant très bien ce qu’il risque de leur arriver. S’il y avait toutes les infrastructures, du travail, des usines, je pense que les gens ne partiraient pas".

Charli Beléteau complète: "Il faut arrêter de leur faire croire que c’est mieux ailleurs". D’où l’importance de mettre en scène un western dans ce contexte: "Le western, c’est toujours des rapports de force entre des groupes. On les vit aussi en Afrique entre les peuples nomades et sédentaires". Dans l'album, les "Natifs" et les "Errants" s’opposent. Le trait mi-réaliste mi-figuratif de Christian De Metter permet de jouer également sur les codes du western. "On avait besoin d’une touche un peu différente pour raconter cette Afrique contemporaine", ajoute Charli Beléteau.

C'est ainsi que Christian De Metter a dessiné en scope, format idéal pour mettre en scène les paysages sauvages et pour rendre hommage aux westerns de Sergio Leone. "On avait envie de mettre une empreinte un peu fantasmagorique sur l’Afrique", commente Marguerite Abouet. "On a toujours tendance à parler catastrophisme quand on évoque de l’Afrique. On a eu envie de sublimer cela avec des univers que l’on n’a pas forcément l’habitude de voir en Afrique".

Terre gâtée
Terre gâtée © Rue de Sèvres

Terre Gâtée, Christian de Metter (dessin), Marguerite Abouet et Charli Beléteau (scénario), Rue de Sèvres, 84 pages, 16 euros. 

Mondo Reverso, Dominique Bertail (dessin) & Arnaud le Gouëfflec (scénario), Fluide Glacial, 88 pages, 16,90 euros.

l'histoire du western hollywoodien comme vous ne l'avez jamais vu

Pour prolonger votre lecture, GM Éditions sort en association avec Carlotta deux beaux livres, l'un consacré aux cowboys, l'autre aux indiens. Évoquant la manière dont ils sont représentés au cinéma selon les époques, ces deux livres proposent un panorama aussi didactique que complet sur un genre qui a produit certains des plus beaux films de l’histoire du 7e Art (La Prisonnière du désert, Il était une fois dans l’Ouest...). Illustré avec plus d’une centaine de photos, chaque livre dresse le portrait des acteurs mythiques du genre (John Wayne, Steve McQueen, Charles Bronson) et propose une sélection de six films en DVD.

Une histoire du western - Les Cowboys et Une histoire du western - Les Indiens. Deux livres/DVD disponibles le 15 mars, 192 pages, 70 euros.

Jérôme Lachasse