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Comment compte-t-on les manifestants?

Parce qu’une mobilisation se juge souvent à l’aune de sa fréquentation, le comptage revêt toujours une importance symbolique.

Parce qu’une mobilisation se juge souvent à l’aune de sa fréquentation, le comptage revêt toujours une importance symbolique. - -

A chaque manifestation sa bataille de chiffres. Débat brûlant aidant, la manifestation du 5 octobre, comme avant elle celles du 13 janvier et du 24 mars ont alimenté la polémique. Revue de méthodologie.

MISE A JOUR: Le dernier rassemblement de la Manif pour tous, dimanche 5 octobre, a ravivé la polémique sur le nombre de personnes mobilisées. Dimanche à Paris, elles étaient 70.000 selon la police, 500.000 selon les organisateurs. 

A chaque manifestation, c’est en quelque sorte le deuxième round: celui de la bataille des chiffres. Parce qu’une mobilisation se juge souvent à l’aune de sa fréquentation, le comptage revêt toujours une importance symbolique pour les parties qui s’opposent. Avec la manifestation contre le mariage homo, la polémique a pris un tour particulièrement vif.

Il est difficile de juger fidèlement l’affluence d’une manifestation, et si les chiffres sont contestés, il serait aussi intéressant de se pencher sur les méthodes de calcul. Depuis le doigt mouillé jusqu’au gadget hyper technologique, chacun le fait comme il le sent. Petite revue des techniques en vogue.

Le comptage par rang

Comme l’explique un porte-parole de la CFDT à BFMTV.com, la première recette consiste à se mettre à un point fixe et à y rester tout le temps que dure le cortège. Les compteurs évaluent le nombre de personnes par rang, puis additionnent le combre de rangs pour obtenir une estimation.

Problème : le comptage est approximatif, car il est rare que les manifestants défilent au pas de l’oie, tous alignés.

Le comptage en hauteur

Compter au niveau de la rue n’offre pas une visibilité optimale. Selon les confidences d’un ancien policier des renseignements, le fonctionnaire de police se place sur un point en hauteur, une chambre d’hôtel louée par exemple.

Trois points de comptages sont établis sur le parcours pour pouvoir comparer les chiffres, et sont choisies des personnes qui n’ont aucun lien entre eux. Cela évite qu’ils puissent se mettre d’accord. Le comptage s’effectue aussi par rang.

Le modèle théorique

La deuxième méthode de la CFDT consiste à se mettre à l’arrivée du cortège pour calculer la surface occupée. Ils estiment l’occupation à une personne par mètre carré, et calculent donc l’affluence en fonction du périmètre occupé par les manifestants.

Le problème qui se pose est que c’est un modèle théorique appliqué à une foule, qui ne se rassemble pas équitablement, à chaque fois, avec la même densité, sur une surface bien délimitée.

La combinaison de modèles théoriques

C’est une combinaison de modèles théoriques que les organisateurs de la "Manif pour tous" brandissent pour justifier le chiffre, contesté, de plus d’un million de manifestants sur le Champ de Mars dimanche 13 janvier. Leur méthodologie a été fixée par le général Bruno Dary, ancien gouverneur militaire de Paris.

Le premier modèle est ce qu’ils appellent les "flux globaux". Bruno Dary explique : "Quand le début du cortège arrive sur le lieu de rendez-vous et que la fin du cortège quitte le point de départ sur un trajet de quatre kilomètres, on compte environ 130.000 manifestants."

Le "flux horaire", ensuite, veut qu’une manifestation, c’est 50.000 à 60.000 personnes qui défilent en une heure. Mais ces deux techniques sont très générales ne semblent pas tenir compte de nombreux paramètres déterminants, comme la largeur de l’avenue.

Leur troisième méthode de calcul est celle que pratique également la CFDT. Les organisateurs considèrent que le Champ de Mars peut accueillir 700.000 personnes, or ils l’estiment rempli hauteur d’une fois et demi, ce qui revient à dépasser le million.

Le doigt mouillé

La fédération parisienne de Force ouvrière a une méthode plus personnelle : "Vous savez, chez nous, c’est à la louche, hein. On n’a pas de méthode scientifique." Solidaires pratique, eux aussi, aussi le doigt mouillé : "On a personne qui se charge de compter chez nous. On commence quand même à avoir une certaine habitude des foules ! On évalue comme ça."

Une méthode déjà relevée par le Petit Journal de Canal + :

Comptage des manifestations par F.O / Petit journal from Michel Buonomo on Vimeo.

La vidéo

Le cortège est filmé de bout en bout. La bande est ensuite visionnée et les manifestants sont recomptés, au calme. Ce sont ces chiffres que la préfecture présente comme consolidés et définitifs. Après la polémique, les bandes du 13 janvier et la méthode seront présentés aux journalistes en début de semaine prochaine.

Le comptage-robot

Certaines techniques modernes permettraient un comptage au plus près de la réalité. C’est ce que propose la société espagnole Lynce Exact Crowd, qui vend ses services à l’agence EFE, l’équivalent de l’AFP.

Une équipe, disséminée sur le parcours, prend des vidéos et des photos tout le long du cortège pour en avoir une reproduction fidèle. Ces données sont analysées par un algorithme qui reconnaît les visages et les compte. Le lendemain, le chiffre est donné avec une marge d’erreur de 10%.

La méthode a été utilisée en France en 2010, sous les yeux attentifs de France Soir. Surprise : le résultat est légèrement inférieur aux chiffres de la police. Ces chiffres sont donc contestés par absolument tout le monde.

La gonflette

C’est la seule technique qui fait l’unanimité. Un syndicaliste admet à BFMTV.com que, oui, bien sûr, les chiffres sont volontairement "remontés", et que "tout syndicat qui se respecte attend d’avoir les chiffres de la préfecture" avant de donner les leurs. C’est le jeu naturel du rapport de force, de même qu’un ancien policier des RG nous confirme que la préfecture baisse toujours, de son côté les estimations diffusées.

A la CFDT, on admet qu’il est difficile d’obtenir un chiffre sûr, pour ne pas dire impossible. Mais on estime que le nombre précis n’est pas ce qui compte : "C’est l’ordre de grandeur qui compte : est-on à plusieurs milliers ou plusieurs centaines de milliers ?" Finalement, quels que soient les chiffres, l’important est de les défendre ensuite.

Olivier Laffargue