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Les transports en commun gratuits: le grand test de Dunkerque

Un bus de Dunkerque en juin 2017.

Un bus de Dunkerque en juin 2017. - FRANCOIS LO PRESTI / AFP

La métropole dunkerquoise a instauré la gratuité sur son réseau de transport en commun depuis le 1er septembre.

"Souriez, c’est gratuit". Sur les bornes dédiées à la validation des titres de transport, c’est un drôle de message qui attend depuis samedi dernier les usagers des bus de l’agglomération de Dunkerque. Et pour cause: voyager en bus y est désormais totalement gratuit. Pour tout le monde et sur tout le territoire de la Communauté urbaine.

"On ne pouvait pas démonter tous nos valideurs, donc on a mis ces affichettes pour envoyer aux gens un petit message humoristique", sourit Sébastien Handtschoewercker, le responsable marketing de DK’Bus, le réseau dunkerquois.

Testée le week-end depuis 2015, la gratuité des transports est donc désormais étendue au reste de la semaine. L’opération est scrutée de près, puisque si d’autres villes se sont déjà lancées dans cette direction (Niort, Châteauroux, Aubagne…), la Communauté urbaine de Dunkerque et ses 200.000 habitants est la première de cette dimension à généraliser la gratuité dans les transports.

"Et ça marche fort. On a eu les premiers retours chiffrés sur la fréquentation du week-end, et on fait un gros boom. Par rapport à un week-end payant de 2014, on a une fréquentation de +85%. Par rapport à un week-end gratuit, mis en place depuis 2015, on est à +33%. C’est plus que positif en termes de fréquentation sur les lignes de bus", assure Sébastien Handtschoewercker.

"On dépasse ce qu’on pensait avoir sur le réseau"

Si les chiffres sur les jours de semaine ne sont pas encore tombés, la fréquentation semble elle aussi très forte. A tel point que certaines lignes, qui devaient assurer un service toutes les 10 minutes, connaissent un peu de retard.

"On dépasse ce qu’on pensait avoir sur le réseau. Nos temps de trajets ont été durs à assurer, nos bus n’avançaient pas assez vite, concède Sébastien Handtschoewercker. Il y a une promesse, on ne l’a pas tenue tout de suite. Chez ceux qui ont eu des perturbations, c’est sûr que ça grince un peu plus des dents. On les comprend. Le but c’est qu’on rétablisse la situation très rapidement sur ces lignes. La gratuité, c’est aussi avoir un nouveau réseau de bus qui soit de qualité, qui soit performant".

A Dunkerque, la gratuité vise plusieurs objectifs: lutter contre la pollution des voitures des particuliers, redonner du pouvoir d’achat aux habitants et surtout redynamiser le centre-ville. Mais gratuit ne veut pas dire que ça ne coûte rien à la collectivité.

"Comment y sommes-nous parvenus? En faisant un choix fort en début de mandat en stoppant le projet Arena (une nouvelle salle de sport, ndlr). Depuis 2011, la Communauté urbaine avait augmenté le taux du versement transport que payent les entreprises afin de se désengager du budget transport et financer ainsi l’Arena. Nous trouvions ce projet inutile, nous l’avons arrêté. L’argent collecté a permis la modernisation du réseau, le financement des aménagements et de la gratuité", explique Patrice Vergriete, maire (DVG) et patron de la Communauté urbaine.

La billetterie, seulement 10% du budget des transports

Chez lui, la billetterie ne représentait en effet que 10% du budget des transports, soit 4,5 millions d’euros par an. Un montant selon lui "abordable", qui, assure-t-il, lui permettra de ne pas augmenter les impôts. Mais il convient que "dans des villes où ce coût est plus important, c'est plus compliqué". Le coût de la gratuité est d’ailleurs un argument massue pour ceux opposés à la mesure.

"A court terme, tout va bien: on augmente la fréquentation, on attire quelques automobilistes, on supprime un certain nombre de frais de billetterie. Là où les difficultés apparaissent, c’est à moyen-terme. A Dunkerque, pour financer la gratuité parce qu'il faut remplacer la contribution des usagers, on fait payer les entreprises, ce n’est pas compliqué. Mais on ne se pose pas de questions sur les conséquences que ça peut avoir sur leur compétitivité", tempère Jean Sivardière, vice-président de la FNAUT (Fédération nationale des associations d’usagers des transports).

Ces remarques, certaines villes qui envisagent de se lancer, comme Amiens ou Grenoble, les écoutent avec attention. Et même à Paris, où la mairie présentera le 12 octobre les résultats d’une étude de faisabilité commandée à des chercheurs par Anne Hidalgo. Mais en Île-de-France, c’est Valérie Pécresse, la présidente de région, qui est décisionnaire sur le sujet et elle est assez réservée sur le sujet. Elle a par exemple déjà fait remarquer que la part des usagers était de 3 milliards d’euros sur les 10 milliards du budget des transports.

"Et si je prenais le bus?" contre "Où vais-je me garer?"

Par ailleurs, "le service public a un coût, si on ne paye pas ce coût alors on sera tenté de le dégrader", assurait-elle sur RTL en août dernier. Du côté de la FNAUT, on ne fait pas des incivilités un critère éliminatoire.

"C’est un mauvais argument, explique Jean Sivardière. Dans certaines villes ça a disparu avec la gratuité, dans d’autres ça a augmenté".

Et à Dunkerque? Une étude menée par le cabinet VIGS sur la gratuité le week-end indique que le nombre d’incivilités le samedi et le dimanche est passé de 57 en 2014 à 17 en 2016, soit une baisse de 70%.

Reste à savoir si les Dunkerquois abandonneront réellement leur voiture, dans une zone où aujourd’hui, moins de 5% des déplacements s’effectuent en transports en commun.

"Nous voulons changer les habitudes de déplacement. Que chacune et chacun d’entre nous se dise: "Et si je prenais le bus?", plutôt que "Où vais-je me garer?", explique Patrice Vergriete.

Selon Jean Sivardière, avec la gratuité, on attire surtout des piétons et des cyclistes.

"Ce qui va convaincre l’automobiliste ce n’est pas la tarification: c’est la qualité de service, assure le vice-président de la FNAUT. Si on veut revitaliser, il faut avoir le courage de rejeter en partie la circulation automobile. C'est une mesure impopulaire, mais finalement la seule efficace".

A moins que Dunkerque ne prouve le contraire.

Antoine Maes