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Comment traduire "coronavirus", "pangolin" ou "hydroxychloroquine" en langue des signes

Emmanuel Macron et une interprète en langue des signes française lors d'une visite dans une usine de masques à Saint-Barthélemy-d'Anjou, près d'Angers, le 31 mars 2020 (photo d'illustration)

Emmanuel Macron et une interprète en langue des signes française lors d'une visite dans une usine de masques à Saint-Barthélemy-d'Anjou, près d'Angers, le 31 mars 2020 (photo d'illustration) - Loïc Venance-AFP

La langue des signes française est de toutes les allocutions depuis le début de la crise du coronavirus, du président de la République au directeur général de la Santé. Entre manque de temps et signes qui n'existent pas encore, pour les interprètes, la tâche n'est pas toujours aisée.

Elle a rarement été autant exposée. Depuis le début de la crise sanitaire liée au Covid-19, la langue des signes française (LSF) est de toutes les interventions du chef de l'État ou du directeur général de la Santé. Et leurs interprètes n'ont jamais été autant en première ligne. Du petit médaillon dans un coin de l'écran, ils et elles se tiennent dorénavant aux côtés d'Emmanuel Macron.

"C'est un coup de projecteur mais la communauté sourde se bat depuis plus de trente ans pour cela, assure à BFMTV.com Marine Masson, interprète en LSF. Cela devrait être une situation normale, toute prise de parole officielle devrait être traduite en LSF."

Elle n'est officiellement reconnue comme une langue à part entière que depuis 2005. En France, près de 300.000 personnes connaissent et utilisent la LSF, selon la direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees).

"On ne traduit pas des mots, mais du sens"

Cette interprète traduit notamment les discours des parlementaires au Sénat et à l'Assemblée nationale, certains journaux télévisés et intervient également dans le cadre privé, notamment lors de rendez-vous médicaux.

"L'interprétation simultanée mobilise beaucoup d'énergie, explique Marine Masson. En général, on se relaie au bout d'une quinzaine de minutes."

Pas étonnant ainsi que les interprètes changent très régulièrement lors des interventions de Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé.

"On ne traduit pas des mots, mais du sens. On est constamment dans l'adaptation. C'est un effort d'écoute, de compréhension. Il m'arrive tous les jours de devoir traduire des mots que je ne connais pas, mais ce qui importe, c'est le contexte et la signification de la phrase."

Un exemple: tous les départements français n'ont pas systématiquement un signe standardisé. Une des solutions: signer le mot "département" ainsi que son numéro. 

"C'est la communauté sourde qui est créatrice de vocabulaire, ajoute Marine Masson. Mais parfois, ce sont les interprètes les premiers à être confrontés à une terminologie nouvelle. Si nous sommes force de proposition, il y a ensuite une validation par la communauté sourde." 

Ce que confirme à BFMTV.com la Fédération nationale des sourds de France. "Avec les réseaux sociaux, les signes sont souvent proposés selon leur forme, leur description et on emploie souvent le signe qui est le plus utilisé par la majorité." 

Un consensus sur "coronavirus"

Il peut arriver que plusieurs signes se fassent concurrence pour un même mot, c'est notamment le cas pour "citoyen". "Selon la sensibilité de l'interprète, la région, l'un des signes va prendre le pas sur l'autre", analyse pour BFMTV.com Marie-Anne Sallandre, professeure de sciences du langage au département de linguistique des langues des signes à l'université Paris 8.

"C'est toujours de l'usage que vient la norme. D'habitude, cela prend plusieurs mois. J'ai été surprise de voir qu'un accord s'est formé très rapidement autour du signe 'coronavirus', c'est le même dans différents pays, ce qui est rarement le cas."

En l'occurrence: une sphère avec une main et une couronne de piques avec l'autre pour évoquer la représentation du virus.

"C'est une langue qui parle beaucoup par périphrase (une expression au lieu d'un mot, NDLR) ou par métonymie (une partie pour le tout, NDLR)", ajoute l'universitaire. 

Le chat est ainsi évoqué par ses moustaches, le lapin par ses oreilles, l'oiseau par son bec.

"Il y a une inventivité dans la LSF et un panel de stratégies pour communiquer", s'enthousiasme Marie-Anne Sallandre.

Initialisation et scénarisation 

Comment traduire des représentations dont le signe n'existe pas encore, à l'exemple de pangolin ou hydroxychloroquine? Première piste: épeler le mot. Mais cela peut être long, surtout si le terme est employé à plusieurs reprises. La solution: l'initialisation. "Je signe la première lettre du mot et j'articule la suite sur mes lèvres", poursuit Marine Masson. 

"Si j'avais dû traduire 'pangolin', j'aurais sans doute expliqué qu'il s'agit d'un animal et j'aurais donné quelques caractéristiques physiques, comme le fait qu'il est recouvert d'écailles. Mais le plus souvent, notre principale contrainte, c'est le temps et cela nous limite beaucoup. Car c'est la course."

Autre technique de traduction: la scénarisation. Cela passe par une mise en scène et une incarnation des personnages, de la situation ou des émotions. 

"En plus du discours, l'interprète prend aussi en compte l'intention. Donc, notre interprétation doit être le reflet des velléités de la personne qui s'exprime."

Si le discours est emprunt de colère ou de tristesse, cela doit donc se lire dans l'expression de l'interprète.

Les favoris de Macron

Qu'en est-il des personnalités publiques? S'il existe bien un signe pour Emmanuel Macron - un geste indiquant des favoris sur la joue répété deux fois - Marine Masson préfère le plus souvent indiquer la fonction.

"C'est une langue tout aussi subtile que les autres. Si quelqu'un, comme un manifestant, interpelle le président en disant 'Macron', je signerai peut-être par les favoris. Mais pas si c'est une prise de parole officielle."

Le plus souvent, pour présenter une personne et donc un nom propre, cette interprète précise si le locuteur est un homme ou une femme, puis donne son nom de famille. "Et si j'ai le temps, le prénom. Mais c'est rarement le cas." Et comme Marine Masson le précise, chaque interprète a ses méthodes.

"D'ailleurs, cela se voit même si on ne comprend pas la langue. En regardant un peu plus attentivement, on se rend compte que chacun a des techniques différentes."
Céline Hussonnois-Alaya