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StopCovid: des risques pour l'anonymat, selon un professeur de l'université de Lille

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- - Catherine Lai - AFP

Marcel Moritz, directeur du master droit du numérique à l'université de Lille, souligne que l'utilisation du Bluetooth est bien moins invasive que celle des données GPS des utilisateurs. Mais la future application de traçage du gouvernement ne garantit selon lui pas un anonymat complet.

Le gouvernement travaille depuis plusieurs semaines à la mise en service d'une application qui permettrait de lutter contre la propagation de l'épidémie de coronavirus. StopCovid, dont les contours ont été dévoilés au début du mois d'avril et qui devrait être opérationnelle d'ici le déconfinement, utiliserait les données Bluetooth de ses utilisateurs pour créer un historique des personnes croisées durant les 14 derniers jours. L'application alerterait ensuite ses détenteurs en cas de contact avec quelqu'un testé positif au coronavirus. Mais StopCovid fait déjà polémique. En cause: le peu d'anonymat garanti par ce principe de "traçage".

Pour Marcel Moritz, directeur du master droit du numérique à l'université de Lille, les choses ne sont pas si simples. Invité de BFM Lille et Grand Littoral ce lundi, le maître de conférence a expliqué que l'application "ne collecterait pas les données de géolocalisation" de ses utilisateurs.

"On ne saura pas exactement où vous êtes allés directement avec ces données-là. C'est bien l'intérêt principal du Bluetooth", résume-t-il. "L'application fonctionnerait sur des échanges Bluetooth, votre téléphone émettrait en permanence un signal", précise-t-il.

Un procédé que Marcel Moritz met en perspective avec d'autres approches "plus invasives". "D'autres pays un peu moins garants des libertés publiques ont utilisé un système basé sur un mécanisme intrusif, de type GPS", poursuit-il.

"Ce qui va être enregistré, c'est un identifiant temporaire aléatoire, une suite de lettres et de chiffres", ajoute Marcel Moritz. Ca veut dire que vous allez croiser des gens qui vont vous envoyer des numéros."

"Des scénarios dans lesquels l'anonymat n'est pas préservé"

L'universitaire reste cependant prudent quant à l'application développée par le gouvernement. Si des données de géolocalisation ne seront pas collectées, l'utilisation du Bluetooth et de numéros aléatoires pour désigner des personnes ne garantit pas un anonymat total des personnes.

"Il faut être très prudent quand on dit que c'est un système qui ne comporte absolument aucun danger, alarme Marcel Moritz. Et notamment lorsqu'on utilise le terme d'anonymat parce qu'à plusieurs reprises, dans le débat public, on a utilisé ce terme. Et ce n'est pas aussi simple que cela."

Selon le directeur du master droit du numérique de l'université de Lille, des chercheurs ont d'ores et déjà démontré qu'il était "assez simple d'imaginer des scénarios dans lesquels cet anonymat n'est pas préservé", à l'image de celui mis en scène par le site risquetracage.fr.

"Imaginons que vous passiez un entretien d'embauche et que votre futur employeur prend un vieux smartphone, allume StopCovid, puis il l'éteint à la fin de l'entretien. Si une semaine après il le rallume et reçoit une notification, il est très facile de savoir qui est cette personne", raconte le professeur. C'est vous."

Ainsi, selon lui, "on peut toujours échafauder un certain nombre de scénarios dans lesquels on va pouvoir identifier les individus."

De son côté, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) a publié dimanche un avis sur l'application, estimant qu'en l'état, elle était conforme à la réglementation européenne sur la protection des données personnelles (RGPD). Fortement décriée par la population, StopCovid ne sera cependant pas obligatoire et le "traçage" qu'elle propose se fera sur la base du volontariat.

Juliette Mitoyen