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Réunionnais de la Creuse: leur enfance volée évoquée à l'Assemblée

L'Assemblée nationale va voter mardi une résolution mémorielle pour sortir de l'ombre l'épisode méconnu de la migration forcée d'enfants réunionnais.

L'Assemblée nationale va voter mardi une résolution mémorielle pour sortir de l'ombre l'épisode méconnu de la migration forcée d'enfants réunionnais. - -

Entre 1963 et 1982, plus de 1.600 enfants réunionnais, reconnus pupilles souvent sans le réel consentement de leurs parents, ont été transférés en métropole et "accueillis" dans 64 départements.

Vers la reconnaissance de la souffrance des enfants réunionnais "déportés" vers la métropole? Leur "enfance volée" est une page sombre de l'histoire contemporaine française, quand l'Etat organisait des convois d'enfants de l'île de la Réunion vers des zones rurales à repeupler.

Mardi, l'Assemblée nationale votera une résolution mémorielle pour sortir de l'ombre cet épisode méconnu: entre 1963 et 1982, plus de 1.600 enfants réunionnais, reconnus pupilles souvent sans le réel consentement de leurs parents, ont été transférés en métropole et "accueillis" dans 64 départements.

La députée PS réunionnaise Ericka Bareigts, à l’origine de la résolution, veut "faire reconnaître une responsabilité morale de l’Etat". Elle explique à BFMTV vouloir diffuser l’histoire de ces enfants "déracinés", dont certains ont vécu des "histoires atroces".

Les "enfants réunionnais de la Creuse"

C'était un des volets du Bumidom, le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer. Créé en 1963, cet organisme d'Etat voulu par Michel Debré, ministre du général de Gaulle, avait pour mission de solutionner "le problème démographique et social dans les départements ultramarins en organisant, favorisant et développant la promotion d'une émigration massive vers le territoire métropolitain", selon les termes de la résolution parlementaire.

Ces enfants déracinés sont parfois connus sous le nom des "enfants réunionnais de la Creuse" car celui par qui le scandale est advenu, Jean-Jacques Martial, y avait été placé en famille d'accueil chez des paysans. En 2001, juste après avoir redécouvert qu'il avait une famille à la Réunion, Jean-Jacques Martial avait porté plainte contre l'Etat et demandé un milliard d'euros de réparation pour son "enfance volée".

"Un milliard, c'est comme un euro, c'était symbolique. Ca vaut combien l'enfance d'un enfant? La trahison des adultes, la déraison de l'Etat, les larmes des parents?", demande celui qui débarqua dans l'Hexagone à l'âge de 7 ans, en 1966, dans "un convoi de 250 marmailles qui allaient du nourrisson à l'adolescent".

Certains "ont été maltraités"

"Si Martial n'avait pas lancé l'affaire, on serait restés dans l'oubli", souligne Jean-Charles Pitou, arrivé à 9 ans et demi dans le Cantal, à Queyzac. "Un mois de novembre, en short, il y avait beaucoup de neige", se remémore-t-il.

Lui non plus n'a pas été réellement abandonné par ses parents, séparés au moment de son départ. Sa mère, qui n'en avait pas la garde, est d'ailleurs venue en métropole pour le "voler au foyer". Un bonheur de quelques mois avant que la Ddass ne le retrouve.

Jean-Charles Pitou, 58 ans, s'en est "plutôt bien sorti", avec une formation d'artisan peintre dans le bâtiment, un travail, une famille, mais "des copains sont mal tombés, ont été maltraités, violés ou frappés parfois".

Pour Lydie Cazanove, la vie a été une succession de combats. D'une enfance chaotique et révoltée, elle tente de saisir les rares opportunités. "Je voulais être institutrice, on m'a proposé d'aller en France pour continuer mes études. J'avais 12 ans, j'ai accepté", raconte-t-elle.

Mais sans les études promises, elle n'est pas devenue institutrice, elle s'est mariée "à 17 ans pour échapper à tout ça", a travaillé en faisant l'expérience du racisme vis-à-vis de "la négresse" alors qu'elle est "typée chinoise et un peu bronzée marron clair". Finalement, elle a fait souche en Creuse où elle habite toujours, 50 ans plus tard.

"On a menti aux familles"

C'était bien le projet initial. Mais "il faut bien avoir le contexte de l'époque en tête", met en garde Philippe Vitale, sociologue à l'université d'Aix-Marseille et spécialiste de cette affaire, "car c'est une histoire terriblement compliquée". "Devenir manichéen aujourd'hui n'aidera pas à comprendre, ni pour les enfants, ni pour leurs familles ni pour les familles d'accueil qui sont présentées comme des bourreaux", insiste-t-il.

"Le but de Michel Debré, qui avait une vision très jacobino-nationaliste, était de déplacer le trop plein vers le trop vide. Pour lui un Corse, un Breton ou un Réunionnais, c'était la même chose et il avait cette idée d'assimilation", explique ce chercheur du laboratoire CNRS méditerranéen de sociologie, qui rappelle qu'"à cette époque on ne s'embarrassait pas de psychologie infantile".

"Ces enfants-là sont le pur produit d'une affaire d'Etat et d'un abus de pouvoir: on a menti aux familles et rien demandé aux enfants, alors qu'on avait promis des nouvelles et des retours possibles", poursuit Philippe Vitale, soulignant que dans les années 50 la Réunion était confrontée à une "démographie galopante et une grande précarité".

C.P. avec AFP