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LIGNE ROUGE - Fonctionnaires sans emploi, retraites dorées... Les derniers privilèges de la République

Préfet sans préfecture, fonctionnaire sans poste, promotion express, retraite dorée: la République accorde toujours certains privilèges, très lucratifs. BFMTV a mené l'enquête.

C'est la face cachée des dépenses de l'État. Fonds secrets, emplois fictifs, rémunérations excessives, depuis vingt ans, l'ancien député socialiste René Dosière ne cesse d'enquêter. "Je vais faire un certain nombre de calculs pour savoir quelle est la rémunération individuelle d'un collaborateur moyen", indique-t-il à BFMTV. Il épluche ainsi, ministère par ministère, les salaires des membres des cabinets. Et pointe notamment une hausse pour les dix conseillers de Muriel Pénicaud, la ministre du Travail. Une augmentation de 11% en deux ans. "Presque un Smic d'augmentation par mois pour des gens qui gagnent déjà 10.000 euros."

Depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron, dans plusieurs ministères, les salaires flambent. "Aux Affaires étrangères, ça augmente de 70%, au secrétariat d'État aux Armées, de 71%." René Dosière n'avait jamais vu ça. "Le premier gouvernement d'Édouard Philippe est le gouvernement où les rémunérations ont été les plus fortes depuis que ces statistiques existent", soit une douzaine d'années. Du côté de Matignon, on assure que le nombre de conseillers a baissé. Ce qui aurait permis d'économiser plus de 6 millions d'euros malgré les hausses de salaires.

442 fonctionnaires territoriaux sans affectation

Depuis onze ans, Jean-François Barnaba, cadre de la fonction publique, touche 2400 euros par mois sans travailler. "À aucun moment je ne pensais que je ne retrouverais pas quelque chose, c'était impensable pour moi", témoigne-t-il pour BFMTV. Il fait partie de ces fonctionnaires momentanément privés d'emploi (FMPE). C'est donc un agent sans travail, mais pas sans salaire. "C'est l'application d'un système inique qu'il faut urgemment changer de façon à ce qu'il n'y ait plus de fonctionnaire privé d'emploi au-delà d'une durée de quelques semaines." Il assure envoyer jusqu'à 200 lettres de motivation par an, sans aucune réponse positive. Dans deux ans, Jean-François Barnaba sera à la retraite. Sa situation a déjà coûté 500.000 euros à la collectivité. Et il n'est pas le seul.

La France compte 442 fonctionnaires territoriaux sans affectation. Dans le seul département du Var, il y en a 32. Le maire de Cogolin connaît bien le problème. Cet élu RN emploi 200 fonctionnaires, dont un FMPE. Chaque mois, la commune rémunère ce dernier à hauteur de 2270 euros net. "Cela représente un emploi en moins de quelqu'un qui aurait pu mener des missions", regrette pour BFMTV Marc-Étienne Lansade. Selon lui, les compétences de ce fonctionnaire ne correspondent plus aux besoins actuels. Mais il ne peut pas non plus le révoquer. "On ne peut pas rester des années et des années sans travailler et sans chercher un job."

Selon le fonctionnaire mis en cause par le maire de Cogolin, c'est le centre de gestion de la fonction publique territoriale, le pôle emploi des fonctionnaires territoriaux, qui est en cause. "Personne ne m'a envoyé quoi que ce soit, une annonce en me disant 'monsieur, on a un poste pour vous'," se défend-il pour BFMTV.

Payés 6000 euros par mois sans travailler

Certains ont ainsi développé une autre activité en parallèle et en toute illégalité. C'est le cas de cet ancien joueur de rugby professionnel, fonctionnaire privé d'emploi à la mairie de Toulon depuis vingt-neuf ans. Il a ainsi ouvert il y a dix ans un restaurant dans les Hautes-Alpes. Cent couvert, trois employés, un chiffre d'affaires de 230.000 euros. Il a refusé de répondre aux questions de BFMTV.

Il est aujourd'hui dans le viseur de l'association Anticor, qui veille à la bonne gestion des deniers publics. Selon Jean Galli, représentant d'Anticor dans le Var, l'ancien joueur de rugby a touché indûment ses 1400 euros net de salaire de fonctionnaire pendant près de dix ans. "Ce sont des gens qui ont une certaine aura sur le plan local, donc on est très complaisant avec eux. Ils représentent souvent l'image de la commune", regrette-t-il. Un préjudice à hauteur de 200.000 euros. Il risque la radiation et l'obligation de rembourser les salaires perçus.

Préfet sans préfecture

Certains hauts fonctionnaires sont payés jusqu'à 6000 euros par mois sans travailler, résultat d'un dysfonctionnement au sommet de l'État. Philippe Paolantoni en a fait les frais. En 2010, cet ancien préfet de Wallis-et-Futuna est rappelé à Paris et nommé préfet hors cadre. C'est-à-dire préfet sans préfecture ni territoire. En clair, il est placardisé.

"J'ai demandé des rendez-vous, des instructions. On ne vous répond pas. Donc vous restez chez vous. Je m'attachais à aller une fois par semaine au ministère pour montrer que j'étais toujours vivant, que je cherchas toujours du travail, et il ne s'est rien passé."

Philippe Paolantoni est donc un préfet sans mission, mais pas sans salaire. "Toucher 5900 euros par mois pour rester à la maison, je trouve ça scandaleux. Être payé à ne rien faire quand vous avez occupé des responsabilités, que nous avez l'impression de ne pas avoir démérité, de ne pas avoir commis de faute, vous ne comprenez pas. C'est un grand gaspillage sur le plan financier." Il dénonce une totale opacité dans la gestion du corps préfectoral.

Le cas de Jean Glavany

Sur ses 247 membres, la moitié est sans affectation territoriale. Si la plupart de ces préfets sans préfecture ont bien des missions, leur contenu est parfois énigmatique. Une trentaine de préfets seraient ainsi sans mission réelle, comme Philippe Paolantoni. Et leur nombre a augmenté de 70% en trente ans. L'origine du problème se trouverait à l'Élysée. Les présidents de la République ont en effet pris l'habitude de nommer régulièrement les préfets hors cadre afin de recaser les fidèles.

Avant de devenir ministre et député, Jean Glavany a d'abord été préfet. Il n'a pourtant ni passé les concours de l'Ena ni celui des administrateurs territoriaux. En 1988, alors que la gauche est en difficulté, "il y a eu un mouvement de tous aux abris", se souvient cet ancien chef de cabinet de François Mitterrand pour BFMTV. Beaucoup de conseillers au statut précaire cherchent des parachutes. Pour le mettre à l'abri, le chef de l'État le nomme préfet hors cadre, un job garanti à vie.

"Il pensait à me protéger. Je m'en souviens très bien, il a été très protecteur à mon égard", confie Jean Glavany. Pendant cinq ans, il sera le coordinateur des Jeux olympiques d'Albertville. Rien à voir avec du piston, selon lui. "J'ai exercé des fonctions de préfet", se défend Jean Glavany.

Une retraite dorée

Mais pour le député du Territoire de Belfort Michel Zumkeller, ces nominations de préfet devraient être interdites. "Un État ne peut pas fonctionner comme ça. Ces nominations de préfets qui sont des nominations politiques, des récompenses pour service rendu qui ne se justifient absolument pas."

Si cette pratique recase les fidèles, elle leur garantit aussi une retraite dorée. Jean Glavany touche donc ses retraites de parlementaire et de préfet, bien qu'il n'ait exercé que cinq ans. "Tous les hauts fonctionnaires ont les deux". Soit environ 9000 euros brut, auxquels il pourra bientôt ajouter sa retraite de conseiller départemental.

Promotion express et "recasage"

En 2016, Thierry Lepaon, ancien secrétaire général de la CGT, se voit proposer un poste au sein de la délégation interministérielle à la langue française par Manuel Valls, le Premier ministre de l'époque. À la clé, un salaire d'au moins 5000 euros par mois, selon plusieurs sources. Thierry Lepaon se défend de tout 'recasage'. Depuis 2019, il travaille au ministère de la Jeunesse et des sports. Un poste de haut fonctionnaire auquel il n'aurait normalement pas pu prétendre.

Pour le professeur d'université Stéphane Sirot, spécialiste des relations entre le pouvoir et les syndicats, cette nouvelle promotion reste une énigme. "Inspecteur général des sports, j'ai du mal à trouver quelles seraient les compétences en la matière de Thierry Lepaon, analyse-t-il pour BFMTV. Normalement, ce ne sont pas des postes qui sont dévolus à des personnes qui ne sont pas des spécialistes du sujet."

Les 150 plus hauts salaires de Bercy

Christian Eckert, l'ancien secrétaire d'État en charge du Budget de François Hollande, a gardé de son passage à Bercy la liste secrète des 150 plus hauts salaires de son administration. Selon ce document que BFMTV s'est procuré, le fonctionnaire le mieux payé de Bercy est le chef du Trésor public de la région Île-de-France. En 2015, il a touché 255.000 euros net, soit une moyenne de 21.000 euros par mois.

Il y a des salaires encore plus élevés. Au quai d'Orsay, certains ambassadeurs touchent plus de 25.000 euros par mois. Au total, 600 cadres de la haute fonction publique gagneraient plus que le président de la République, payé lui 13.000 euros net mensuels. Pour le député LR Fabien di Filippo, ces salaires devraient être plafonnés. 

"Depuis qu'il est arrivé, ce gouvernement demande beaucoup d'efforts à nos territoires, aux travailleurs modestes et aux retraités modestes, déplore-t-il pour BFMTV. Comment vous pouvez justifier de ne pas demander d'efforts au plus haut sommet de l'État sur des fonctionnaires qui ont la garantie de l'emploi à vie?"

Pour Fabien Tastet, le président de l'association des administrateurs territoriaux de France, ces salaires élevés sont justifiés. "La rémunération, au regard de la comparaison avec le secteur privé, de l'utilité sociale n'est pas déraisonnable, estime-t-il pour BFMTV. Et un haut fonctionnaire français coûte moins cher à son pays qu'un haut fonctionnaire britannique, allemand, italien ou belge."

Le train de vie des députés

À l'heure de la moralisation de la vie politique, le train de vie des élus de l'Assemblée nationale fait débat. Dernier scandale avec les frais de bouche de François de Rugy. Désormais, les dépenses des députés sont contrôlées. Officiellement. Car en réalité, les moyens de contrôle seraient insuffisants. "Ce contrôle est une vérification comptable partielle et imparfaite... très en deçà de l'objectif législatif", pointe un rapport de la déontologue de l'Assemblée nationale.

Pour Paul Cassia, professeur de droit public spécialiste des institutions, ce contrôle des frais de mandat n'en a que le nom. "C'est une déontologue qui est chargée à mi-temps de contrôler les frais de mandats de 577 députés, pointe-t-il pour BFMTV. C'est une mascarade. Le contrôle suppose un pouvoir d'enquête et de sanction. Il n'y a rien de tout ça."

Une assistante parlementaire qui témoigne anonymement pour BFMTV assure que ces nouvelles règles sont faciles à contourner. "J'ai travaillé pour un député qui m'a demandé de faire passer des factures pour des costumes très chers, à 1500-2000 euros, des frais de restaurants pour des repas qui n'ont aucun caractère professionnel et sont purement personnels." Elle assure également avoir dû falsifier des factures ayant servi à des fins privées. Elle se dit désespérée. "Ce sont des pratiques quotidiennes." Mais de plus en plus d'élus jouent le jeu de la transparence. En 2017, pour la première fois, des députés ont rendu la part non dépensée de leur indemnité, soit 3 millions d'euros.

Benoît Sarrade, Alexandre Funel et Etienne Grelet, avec Céline Hussonnois-Alaya