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Gens du voyage : quand maires et habitants se font justice eux-mêmes

Pour le président de l'Union française des associations tsiganes (UFAT), « ce sont les maires qui sont dans l'illégalité » en n'installant pas suffisamment d'aires d'accueil.

Pour le président de l'Union française des associations tsiganes (UFAT), « ce sont les maires qui sont dans l'illégalité » en n'installant pas suffisamment d'aires d'accueil. - -

Se sentant délaissés par l’État, des maires et des habitants décident d'agir eux-mêmes pour expulser des gens du voyage ou pour empêcher leur installation sur leur commune. « Ce n'est pas leur rôle », critique les préfectures.

Déverser du lisier ou mobiliser les gros bras du village sur Facebook : face aux caravanes qui s'installent illégalement sur leurs communes, des maires et des habitants, jugeant la loi trop favorable aux gens du voyage, tentent de se faire justice eux-mêmes. Le « mode d'emploi » d'expulsion des gens du voyage du député-maire UMP de Nice Christian Estrosi est le plus emblématique de cette volonté de régler les problèmes seuls, mais d'autres actions moins médiatiques ont eu lieu ces dernières semaines.
Un soir de la fin mai, « une cinquantaine de citoyens » de Montévrain, bourgade à deux kilomètres de Disneyland, ont répondu à l'appel sur Facebook du maire UMP Christian Robache, face à ce qu'il qualifie d'une « invasion sauvage ». L'édile de cette commune de 8 700 habitants en Seine-et-Marne, qui « n'a pas d'aire d'accueil et n'en veut pas », tentait d'empêcher l'installation de 150 caravanes de tsiganes évangéliques dans un parc municipal. Il a fait creuser précipitamment deux tranchées pour en barrer l'entrée.

« Pas le rôle des citoyens de sortir pour s'opposer »

« Dans les dix minutes, on avait des gens sur place (...) jusqu'à 3h du matin », raconte-t-il. En présence de la police, une nuit de face-à-face tendu s'en est suivi, avant que les tsiganes ne reprennent la route. Se plaignant d'avoir été « menacés » et insultés, ils ont depuis porté plainte pour abus de pouvoir.
Pour le maire, la mobilisation démontre une « vraie solidarité » des citoyens alors que l'Etat « a démissionné », laissant les élus locaux impuissants face au « problème national des gens du voyage ».
Si « certains groupes de gens du voyage jouent le rapport de force », ce n'est « pas le rôle des citoyens de sortir pour s'opposer » à leur installation, souligne-t-on à la préfecture du Seine-et-Marne. L'Etat fait évacuer, dès qu'il le peut, les campements illicites dans ce département relativement bien pourvu en aires dédiées.

« J'ai peur d'un dérapage, un jour, avec un coup de fusil »

Dans la même veine, le maire de Sainte-Croix-en-Plaine (Haut-Rhin) a lancé une pétition en ligne pour contester la réquisition d'un ancien terrain militaire pour les grandes migrations. Il a récolté 2 500 signatures, presque autant que le nombre de ses administrés.
Mardi à Guérande (Loire-Atlantique), le député-maire (UMP), Christophe Priou a menacé avec ses adjoints de remettre sa démission pour protester face à l'installation illicite de 150 familles sur un terrain de foot.
Parfois, les habitants prennent les devants, comme mi-juin à Maulette, aux confins des Yvelines. Les agriculteurs menaçaient, avec des mètres cubes de lisier, d'encercler le camp installé sur des champs, pour y « déloger » les gens du voyage. L'opération malodorante a eu lieu, mais sans face-à-face avec la communauté tsigane, le camp ayant été levé à la suite d'un arrêté préfectoral. « J'ai peur d'un dérapage, un jour, avec un coup de fusil », confiait un des agriculteurs présents.
Les initiatives tournent parfois mal. Mi-juin, en Haute-Savoie, l'adjoint au maire de Frangy a eu le nez cassé après avoir été frappé par des tsiganes qui tentaient de s'installer sur une aire de loisirs.

« Ce sont les maires qui sont dans l'illégalité »

Du côté des gens du voyage, le président de l'Union française des associations tsiganes (UFAT), Alain Daumas, estime que « les communes ne (leur) laissent pas le choix ». « Ce sont les maires qui sont dans l'illégalité » en n'installant pas suffisamment d'aires d'accueil, juge-t-il. Le ministre de l'Intérieur Manuel Valls a dit mardi « comprendre la colère d'élus ou de personnes qui voient leur terrain occupé de manière illicite », tout en regrettant le non-respect de la loi par certaines communes.
En somme, chaque fin de printemps, la psychose repart lorsque l'itinérance reprend, mais les actes hostiles contre les gens du voyage restent « sporadiques », témoigne Emmanuel Aubin, professeur de droit public à Poitiers. « Depuis 2010, il y a beaucoup plus de demandes d'expulsions formées par des maires de tous partis politiques » note-t-il. Ces décisions sont rapidement exécutées et « le délaissement des communes par l'État est une vieille lune », agitée en période pré-électorale, selon lui.

Philippe Gril avec AFP