BFMTV

Contestation fiscale, gilets jaunes: le retour du poujadisme?

Evacuation des "gilets jaunes".

Evacuation des "gilets jaunes". - PHILIPPE HUGUEN / AFP

La politique fiscale de l'exécutif est âprement contestée par une partie de la population. Ce mécontentement se cristallise à présent dans le mouvement des "gilets jaunes", né de l'opposition à la hausse de la taxe sur le carburant et désireux de bloquer les routes le 17 novembre. La France connaît-elle un nouveau moment poujadiste? Deux spécialistes, l'un historien, l'autre politologue, analysent la situation.

Ces derniers jours, l'exécutif fait l'expérience d'une épreuve d'un nouveau genre. Il est en butte à un mouvement de colère fiscale incarné par une fraction de la société civile, placé sous le label de "gilets jaunes", et approuvé par l'essentiel de l'opinion publique. Les "gilets jaunes" entendent bloquer les routes du pays samedi prochain pour protester contre la hausse de la taxe sur le carburant. Et il semble que le mouvement excède désormais son motif initial, comme l'a noté ce mardi matin, notre éditorialiste économique, Nicolas Doze: "Le carburant est devenu un prétexte à un refus du matraquage fiscal au sens large". 

Raz-le-bol fiscal généralisé, ne relevant pas d'une structure traditionnelle, venu des classes moyennes et modestes, de la France qui a besoin d'avaler les kilomètres pour rejoindre son lieu de travail ou accéder à tel et tel service, le schéma est-il une nouvelle expression d'un poujadisme soufflant dans les bronches des élites? 

Exaspération et spontanéité 

Le terme de "poujadisme" a déjà 65 ans. Il doit son nom au libraire-papetier de Saint-Céré, dans le Lot, qui avait initié le phénomène en 1953, alors agacé par l'administration fiscale: Pierre Poujade. L'historien Jean Garrigues, auteur notamment des Hommes providentiels: histoire d'une fascination française et coauteur du Dictionnaire d'histoire du XXe siècle, rappelle à BFMTV.com le profil du poujadisme à l'époque:

"A l’origine, le poujadisme est fondamentalement un réflexe réactionnaire des petits propriétaires, petits entrepreneurs, commerçants, artisans voire paysans d’une grande partie des régions les plus sinistrées des années 1950, à la remorque de la modernisation, laissées pour compte et qui se rebellent contre l’évolution de cette société qui les laisse au bord de la route."

Le politologue et président de PollingVox, Jérôme Sainte-Marie, retrace pour nous le portrait du fidèle de Pierre Poujade: "Son emblème était l’épicier menacé dans son existence économique par la grande distribution. C’était un mouvement défensif et économiquement d’arrière-garde." La fureur économique se double d'une double aspiration politique: l'antiparlementarisme et l'Algérie, que la France sent alors glisser entre ses doigts. A l'origine, "le poujadisme est très nationaliste et reproche aux élites d’abandonner l’Algérie", pose Jean Garrigues. 

Le poujadisme est des plus spontanés. "Pierre Poujade n’était téléguidé et récupéré par personne au départ. C’est d’autant plus spontané qu’on est très loin des grands bataillons du syndicalisme, resté très ouvrier et axé sur la lutte des classes de l’époque. C’est ensuite que Pierre Poujade va s’appuyer sur un réseau d’élus locaux pour transformer son mouvement en mouvement politique", poursuit l'historien. Et il fait bien car si son courant s'essouffle en une poignée d'années, vaincu par le gaullisme, son Union et fraternité française dépasse les deux millions de voix et rafle 52 sièges aux législatives de 1956. 

Comparaison n'est pas raison 

"Gilets jaunes" et poujadistes pourraient-ils prendre place sur une même photo de famille à quelques générations d'écart? "Le point commun, c’est le cri de colère, la périphérie contre le pouvoir central, le peuple contre les élites", liste Jean Garrigues.

"La comparaison avec le poujadisme est assez légère", estime pour sa part Jérôme Sainte-Marie, qui note quand même quelques traits communs. "C’est un mouvement qui vient de la base, de la province et qui n’est gérable ni par les syndicats ni par les partis politiques, s’inscrivant même en dehors de la sphère politique traditionnelle. Ça a même un caractère de jacquerie", détaille-t-il. "Il y a aussi une ambiance de crise politique larvée dans la mesure où existe un hiatus important entre la représentation nationale et le vote. Les Français se plaignent d’un dysfonctionnement démocratique, ne se sentent pas bien représentés", prolonge le politologue, auteur du Nouvel ordre démocratique. Jean Garrigues pointe aussi la limite de la référence aux années 1950: "Au fond, le poujadisme c’était la revendication du moins d’Etat. Là, c’est un appel à l’intervention de l’Etat."

"Toutes les frustrations peuvent s'agglomérer" 

Le parallèle s'arrête donc là. Contrairement au soulèvement très circonscrit socialement du poujadisme des origines, et sur le combat d'arrière-garde économique, représenté par le populisme en son temps, les "gilets jaunes" peuvent compter sur un réservoir autrement plus important. "Ça concerne les trois quarts des actifs avec le poste carburant en seconde position dans le budget familial, et ils n’ont pas de prise dessus. C’est beaucoup plus englobant comme cause. Ça ne renvoie pas directement au statut professionnel", égrène Jérôme Sainte-Marie qui résume: "C’est vraiment la France moyenne, le peuple central qui peut se mobiliser. C’est beaucoup plus 'interclassiste' que le poujadisme." Il est alors naturel que les revendications des "gilets jaunes" soient appelées à déborder loin des pompes: "Toutes les frustrations de la société française peuvent s’agglomérer dans ce mouvement". 

L'expert de la vie publique souligne cependant que certains ensembles apparaissent peu ou pas concernés par la pomme de la discorde actuelle. "Seules quelques catégories y échappent: les retraités, les cadres supérieurs installés dans les centres-villes et pourvus de revenus importants mais aussi la population la plus précaire, au chômage ou, pour les grandes agglomérations, se déplaçant en transports en commun."

La recherche d'une expression directe

Puisqu'on ne peut ramener les tenants du blocage du 17 novembre prochain à une simple répétition du poujadisme, il faut expliquer sa logique propre. Deux éléments principaux ont concouru à la confection des "gilets jaunes":

"Il y a tout d’abord, la défaite en rase campagne du mouvement social dans la première année du quinquennat. Puis, l’opposition politique est hors d’état de profiter de l’impopularité de l’exécutif de par ses divisions profondes. Le pays est dans un état de nervosité perpétuelle. Il est donc logique que des formes de contestation plus ou moins spontanées, émanant de la base, voient le jour", analyse Jérôme Sainte-Marie. 

Alors que diverses formations, parmi lesquelles le Rassemblement national et la France insoumise, se sont liées à la colère pour la politiser, il voit dans l'événement un camouflet pour la classe politique: "Il n’y a pas de débouché politique évident donc on cherche une forme d’expression spontanée, directe."

D'après le politologue, les mêmes causes (exaspération populaire, affaiblissement de l'exécutif, défaite des syndicats et réponse politique problématique) produisant les mêmes effets, les "gilets jaunes" pourraient rester un moment sur les épaules des mécontents ou engendrer des phénomènes jumeaux. "Même si ça ne devait être qu’un feu de paille cette fois-ci, d’autres mouvements de ce type se produiront durant ce quinquennat", affirme Jérôme Sainte-Marie. 

La journée de samedi prend alors des airs de première manche. 

Robin Verner