BFMTV

Avec l'association l'Ange Bleu, pédophiles et victimes se font face pour se reconstruire

La présidente de l'association l'Ange Bleu, Latifa Bennari, en est persuadée, "dans les cas de pédophilie, la justice est rédemptrice mais pas réparatrice". Depuis 1998, elle organise des groupes de parole où se rencontrent prédateurs sexuels abstinents et victimes, avec l'objectif pour chacun de sortir de la souffrance.

"Je suis un monstre rongé par la culpabilité." Ils sont douze autour de la table de la salle à manger dans cette maison de Bry-sur-Marne, dans le Val-de-Marne. Huit pédophiles et consommateurs de pédopornographie, ainsi que quatre victimes d'agressions sexuelles. Les odeurs des pâtisseries faites maison et du thé à la menthe embaument la pièce. L'ambiance est conviviale, pourtant les témoignages violents s'enchaînent car, pour se sortir de la souffrance des déviances sexuelles, une seule solution: en parler. "Plus on verbalise, plus on minimise le risque du passage à l'acte", assure à BFMTV.com Latifa Bennari, présidente de l'association l'Ange Bleu.

Des groupes "sur mesure"

Elle n'est ni psychologue, ni psychiatre, et n'intervient pas dans un cadre judiciaire, mais elle a fait de la prévention de la pédocriminalité son credo. Elle-même victime de viol de ses 5 à 14 ans, elle réfléchit depuis son plus jeune âge à la question de la prise en charge de la pédophilie.

"La question de la prévention visant à empêcher le premier passage à l’acte des pédophiles est passée sous silence. L’essentiel des pédophiles ne sont pris en charge qu’après avoir sévi, par obligation judiciaire et sous la contrainte", déplore-t-elle.

Latifa Bennari, 67 ans, admet volontiers que la répression est nécessaire mais "elle ne saurait se suffire à elle seule, et j’ose dire que dans certains cas elle s’avère même contre-productive". Elle s’est donc mis en tête d'apporter des solutions alternatives en créant, en 1998, l’association l'Ange Bleu qui offre une écoute, un suivi et une aide à ceux qui ont une attirance sexuelle ou des fantasmes sur les enfants.

Outre la permanence téléphonique ouverte quasiment 24 heures sur 24 heures, Latifa Bennari organise tous les mois un groupe de parole où se mêlent pédophiles abstinents - attirés par les enfants mais n'en ayant jamais abusé -, consommateurs d'images pédopornographiques et victimes d’abus sexuels. "C’est comme un tailleur sur mesure, je réfléchis à la compatibilité de chacun des intervenants". Tour à tour, elle leur donne la parole.

Apprendre à se reconstruire

Cet après-midi là, Sofia* ouvre le bal. Derrière ses grosses lunettes rondes, elle raconte avoir été abusée par son père "dans le noir" dès l’âge de 6 ans, jusqu’à ses 12 ans. C’est une habituée des groupes de parole, glisse Latifa: "Elle vient pour apporter de l’aide et de la compassion aux abuseurs". Sofia a fait le deuil de son agression grâce, notamment, à sa confrontation avec d’autres agresseurs.

"Entendre un pédophile reconnaître ses torts aide à la reconstruction. On n'est pas la pour pardonner mais pour avancer", témoigne-t-elle comme pour montrer le chemin aux autres victimes présentes.

"Le fait de savoir qu’il y a des pédophiles qui regrettent leurs gestes ou qui ont fait le choix de ne pas passer à l’acte, ça allège la souffrance", raconte Latifa, qui tend ensuite sa main vers Dimitri pour lui donner la parole. Ce quadragénaire s’est fait "prendre par la police pour téléchargement d’images pédopornographiques", commence-t-il.

"Esseulé, j’allais sur des sites porno puis, petit à petit, je suis tombé dans la pédopornographie. Je téléchargeais des images et des vidéos mettant en scène des enfants. Parfois j’en avais honte et je supprimais tout d’un coup", détaille-t-il.

Dimitri ne s’explique pas cette période de sa vie: "Cette déviance était purement virtuelle, je n’ai jamais eu d’attirance envers les enfants dans la vraie vie", assure-t-il. Depuis sa dernière participation au groupe de parole, l’homme s’est métamorphosé, commente Latifa. "La première fois, on l'a ramassé à la petite cuillère. Mais à force d'en parler et d'écouter les témoignages d'autres auteurs et de victimes, il a réussi à sortir de sa souffrance."

Apprivoiser et dominer

D'autres ont plus de mal à sortir la tête de l'eau. Fébrile, Emmanuel démontre encore une forte dépendance au suivi de Latifa, même s’il "commence à remonter la pente". Le trentenaire se qualifie encore de "monstre". Il a développé une "phobie des enfants. Quand je me retrouve sur le même trottoir qu'un enfant je suis obligé de traverser parce que j'ai peur de la réaction que je pourrais avoir en le croisant. Je ne sais pas pourquoi ça m’arrive mais je veux m’en sortir". Latifa le rassure: "On a l'impression qu’un pédophile va sauter sur le premier enfant qui passe, mais il peut contrôler ses pulsions."

"Le monstre est potentiellement à l'intérieur de chacun, il faut apprendre à l’apprivoiser et à le dominer", rebondit un homme victime de plusieurs viols dans son enfance.

L’important pour la présidente de l’Ange Bleu est qu’une fois la souffrance dépassée, le pédophile ne retombe pas dans ses travers. "Pour ça, l’écoute des victimes est le meilleur garde-fou moral. Mieux encore que la loi et la prison", expose-t-elle. "Entendre le mal-être des victimes nous permet de personnifier et d’humaniser ceux à qui on a fait du mal", abonde Max, un grand blond au yeux couleur azur, ancien consommateur de pédopornographie. Pierre, lui, a été condamné il y a plusieurs années pour avoir abusé de sa fille. Il affirme aujourd’hui être certain de ne plus jamais passer à l’acte.

"Mais je ne le dis pas car j’ai besoin d’avoir encore peur de moi pour maintenir les barrières que je me suis mises. Il ne faut pas voir ça comme une défaillance mais comme une vigilance", livre cet habitué des groupes de parole sur un ton qui se veut empli de sagesse.

"Ecouter un pédophile ne peut que le maintenir dans l’abstinence", veut croire Latifa.

"Marges de progression"

Depuis plus de 30 ans, elle s'investit pleinement dans la prévention du passage à l'acte des pédophiles et a souvent été reçue par des élus ou dans les ministères pour être félicitée. Pour autant, aucune mesure concrète n'a été mise en oeuvre pour améliorer la prévention, juge-t-elle. Le 30 mai le Sénat a néanmoins rendu un rapport consacré aux "infractions sexuelles commises sur des mineurs par des adultes dans le cadre de leur métier ou de leurs fonctions". Il reconnaît qu'il existe d'importantes "marges de progression" en matière de lutte contre la pédophilie et formule 38 propositions pour l'améliorer.

Le rapport s'intéresse également aux moyens d'empêcher le "premier passage à l'acte" et préconise un dispositif "assurant une permanence d'écoute" et une orientation vers une prise en charge thérapeutique. Un premier pas vers un éventuel relais à l'Ange Bleu, au niveau des pouvoirs publics.

*Les prénoms des victimes, pédophiles et consommateurs d'images pédopornographiques ont été modifiés.

Ambre Lepoivre