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Adama Traoré: les différentes versions des gendarmes renforcent la colère de la famille

Plus de deux mois après la mort d’Adama Traoré le 19 juillet dernier, ce jeune homme décédé d’asphyxie après son interpellation, les versions des faits continuent de diverger, selon des éléments consultés par BFMTV. Et les circonstances de sa mort restent floues.

Leur colère est intacte. Les proches d’Adama Traoré continuent d’accuser les gendarmes qui l’ont interpellé d’être responsables de sa mort. A ce stade, aucun d’entre eux n’est poursuivi par la justice. Mais l’enquête connaît plusieurs difficultés.

Par exemple, selon des éléments que nous avons pu consulter, les gendarmes ne font pas tous le même récit du moment où Adama Traoré et son frère sont interpellés pour la première fois ce jour-là. Ainsi, les trois gendarmes présents à ce moment-là racontent qu’Adama Traoré a fui en les voyant, sans s’interposer. Quelques heures après les faits, voici ce que l’un des gendarmes explique lors son audition par les enquêteurs:

Adama Traoré “a lâché son vélo pour s’enfuir. Je me suis mis à courir derrière lui, pensant qu’il s’agissait également d’un individu impliqué dans le dossier. Je n’ai pas réussi à rattraper le fuyard. Mon collègue m’a dépassé pour le rattraper et l’interpeller."

Les deux autres gendarmes expliquent sensiblement la même chose, tout comme le frère d’Adama Traoré, qui lui n’a pas été entendu officiellement à ce stade par la justice, selon son avocat.

En revanche, ce moment de l’interpellation est raconté d’une manière différente par une quatrième gendarme. Elle est chargée d’écrire un procès-verbal délivrant les premières constatations peu après les faits. Elle n’a pas assisté à la scène. Voici ce qu’elle écrit: “Adama Traoré s’est interposé à l’interpellation de son frère, et a commis des violences envers le gendarme X”.

Contradictions “inacceptables” pour la famille

Adama Traoré a-t-il fui ou s’est-il interposé en commettant des violences? Contacté par BFMTV, Me Bosselut, l’avocat de la gendarme auteur de ce procès-verbal, explique que ce PV n’avait pas vocation à établir les causes de la mort, puisque sa cliente n’a jamais été chargée de l’enquête. Il en nuance sa valeur.

“Ma cliente n’a pas eu pour rôle de rendre compte de l’interpellation. Elle ne fait qu’évoquer les raisons en amont qui conduisent à la constatation de quelqu’un qui fait un malaise puis décède (Adama Traoré, ndlr). Elle remet en perspective ce qu’elle découvre à la brigade de Persan”, explique-t-il, “en rappelant à gros traits le contexte et la situation qui le précède.” “Une procédure aujourd’hui est ouverte, des auditions sont réalisées, ce sont ces auditions qui diront exactement ce qu’il s’est passé au moment de l’interpellation.”

Mais pour Me Bouzrou, qui défend la famille d’Adama Traoré, “le fait pour une gendarme de mentionner des éléments faux sur un PV constitue l’infraction de faux en écritures publiques”, explique-t-il à BFMTV. “Ces contradictions sont inacceptables pour la famille”.

Deux plaintes ont notamment été déposées à ce sujet: une par le camp Traoré contre la gendarme pour faux en écritures publiques, une autre par la gendarme contre X pour dénonciation calomnieuse.

Circonstances floues au moment de son décès

Les circonstances de la mort d’Adama Traoré sont elles aussi contradictoires. Les gendarmes affirment l’avoir allongé au sol en position latérale de sécurité après être arrivé dans la cour de la gendarmerie de Persan, lorsqu'ils constatent qu’Adama Traoré a perdu connaissance.

Mais selon des éléments consultés par BFMTV, l’un des pompiers, qui arrive quelques minutes après, raconte l’avoir trouvé au sol face contre terre, sur le ventre.

Autant de divergences qui ont attisé les tensions à Beaumont-sur-Oise, ville d’origine d’Adama Traoré. Selon nos informations, six gendarmes, qui se disent menacés de mort, ont demandé leur mutation depuis les faits. Quatre d’entre eux ont déjà déménagé avec leurs familles.

"Leurs noms ont été tagués sur des murs, à Persan, avec des menaces de mort tout à fait explicites", indique à BFMTV Me Lienard, qui défend trois d'entre eux. "Ces gendarmes se sont contentés d'interpeller un individu qui ne laissait pas interpeller. Lorsqu'ils ont constaté son malaise, ils ont immédiatement appelé les services de secours. Et c'est la raison pour laquelle ils ne sont pas poursuivis actuellement."

L’affaire reste pour le moment dans les mains d’un juge d’instruction à Pontoise, mais pourrait bientôt être dépaysée. Saisi par la famille d’Adama Traoré, le procureur général de Versailles en a fait la demande à la Cour de cassation. Afin, dit-il, de “ramener un peu de sérénité” dans l’enquête.
Alexandra Gonzalez, avec H. Gérard et R. Desconclois