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"Uncle Frank": le créateur de "Six Feet Under" revient avec un film tendre et feel good

"Uncle Frank" d'Alan Ball

"Uncle Frank" d'Alan Ball - Amazon Prime

Le scénariste oscarisé, qui a révolutionné la représentation des personnes LGBT+ à la télévision, signe Uncle Frank, un feel good movie sur un homme qui annonce son homosexualité à sa famille.

À 63 ans, Alan Ball, le scénariste oscarisé d’American Beauty et le créateur de Six Feet Under et de True Blood, a signé le film qu’il rêvait de réaliser depuis plus de trente ans. Disponible sur Amazon Prime à partir de ce mercredi 25 novembre, Uncle Frank est une œuvre très personnelle, inspirée par l'histoire de son père.

Uncle Frank se déroule en 1973. Beth, une adolescente partie étudier à New York, y retrouve son oncle Frank, professeur de littérature réputé, mais aussi son modèle dans la vie. Elle découvre qu’il partage depuis plusieurs années sa vie avec un homme, Wally. Lorsque son père meurt, Frank décide de retourner dans sa famille conservatrice en Géorgie avec Beth et Wally pour assister aux funérailles et faire son coming out. En chemin, il repense à son passé et en particulier à la mort d’un jeune amant à l'adolescence.

"J’ai eu l’idée de ce film, il y a très longtemps", raconte Alan Ball. "Je vivais alors à New York et je rentrais chez moi, en Géorgie, pour dire à ma mère que j’étais gay. Je lui ai dit et elle m’a répondu qu’elle en voulait à mon père, parce qu’elle pensait qu’il l’avait été lui aussi. Ce fut un grand choc pour moi et je ne sais même pas si ce qu’elle m’a dit était vrai. Il était déjà mort à cette époque."

"Le lendemain", poursuit-il, "on était en voiture pour rendre visite à des proches dans le nord de l’Etat lorsque ma mère m’a dit le plus simplement du monde: 'C’est là que Sam s’est noyé.' Je ne connaissais aucun Sam et c'est là que ma mère m'a que 'c’était un très, très, très bon ami' de mon père. J’ai repensé pendant des années à cette histoire, à ce qui aurait pu se passer entre mon père et ce Sam et puis un jour je me suis assis à ma chaise pour écrire. J’ai mis trente ans pour y arriver."

"En 73, on était dans une sorte de ghetto"

Uncle Frank apparaît comme un condensé de l’œuvre d’Alan Ball. Comme American Beauty, le film parle de nos vies cachées, et d’un homme qui dissimule son homosexualité à sa famille. Comme Six Feet Under et True Blood, Alan Ball parle de la mort pour mieux raconter la vie.

L'histoire, étonnamment, fait aussi écho à la vie personnelle de Paul Bettany (Vision dans les films Marvel), l'acteur choisi par Alan Ball pour incarner Frank: "Paul Bettany est peut-être hétéro, mais l’histoire a résonné en lui. Son père était gay. Il est sorti du placard et a eu une relation pendant vingt ans avec un homme."

Pour écrire Uncle Frank, Alan Ball a puisé dans ses souvenirs. En 1973, il avait 16 ans: "Je me souviens que l’on ne pouvait pas parler ouvertement de son homosexualité. C’est ainsi que je l’ai expérimenté, en tout cas. Je suis sûr qu’il y avait des gens qui avaient déjà fait leur coming out à cette époque, mais si on le faisait, on ne pouvait pas faire partie de la culture dominante. On était dans une sorte de ghetto."

"Ma sœur a été mon modèle"

Contrairement à Beth, Alan Ball n’avait pas de modèle comme Oncle Frank: "J’aurais aimé en avoir un. Il aurait été d’une grande aide." Le réalisateur, connu pour ses histoires de famille tourmentées, a grandi dans un milieu rigoriste, où chacun réprimait ses émotions. Alan Ball a d’ailleurs souvent déclaré en interview avoir été incapable de ressentir certaines émotions comme le deuil pendant plusieurs décennies.

Alan Ball n’avait pas d’oncle Frank, mais une sœur de huit ans de son aîné. "Elle a été mon modèle en grandissant, malheureusement elle s'est tuée dans un accident de la route quand j’avais 13 ans." Sa mort lui a inspiré des années plus tard son chef d’œuvre, Six Feet Under. "En dehors de ma sœur, je n’avais pas vraiment de modèle", ajoute Alan Ball. "J’ai dû trouver qui j’étais tout seul." Pour cette raison, il a choisi de terminer son film sur une note joyeuse.

Alan Ball a conscience de l’importance que peut avoir ses fictions chez de jeunes gays: "Il y a tant d’histoires d’amour entre deux hommes où l’un meurt à la fin du film, comme Le Secret de Brokeback Mountain [d’Ang Lee, sorti en 2005]. C'est un film superbe, mais ils ne peuvent pas avoir de vie ensemble! C’est la même chose dans A Single Man [de Tom Ford, sorti 2009]...", analyse-t-il, avant de poursuivre:

"Je voulais qu’il y ait une vraie histoire d’amour et qu'ils n’aient pas à être détruits par ce qu’ils traversent. Dans mon film, on ne doute pas un seul instant qu'ils vont finir leurs jours ensemble. Je n’ai pas souvent vu cela dans les films et je sais à titre personnel que cela existe. C’est pour cette raison que nous avons choisi de raconter cette histoire de cette manière. Ça a toujours été mon objectif que le spectateur termine cette histoire en était heureux. Je ne crois pas que la vie soit uniquement une tragédie. On doit pouvoir susciter l’espoir."

"Beaucoup de gens m’ont dit que Six Feet Under avait changé leur vie"

Dans une société où l’homophobie est toujours présente, Alan Ball est-il une sorte d’oncle Frank, qui réaliserait des séries et des films pour dire aux jeunes LGBT+ qu’ils ne sont pas seuls? "Beaucoup de gens sont venus me voir pour me dire que David Fisher [joué par Michael C. Hall, NDLR] dans Six Feet Under avait changé leur vie, et leur avait permis de ne pas se sentir seul. C’est super à entendre, mais ce n’est pas la motivation première de mon travail. Je veux surtout raconter une bonne histoire!"

Il y a vingt ans, Alan Ball a révolutionné le monde des séries avec Six Feet Under et le personnage de David Fisher, première représentation réaliste d’un homme gay à la télévision américaine. Le couple qu’il forme avec Keith, un homme noir, a fait voler en éclats bien des stéréotypes et des idées reçues. Depuis, la place de la communauté LGBT+ a bien évolué dans les médias généralistes. Alan Ball a été suivi par d’autres créateurs, comme Ryan Murphy (Glee, American Horror Story). Il est désormais beaucoup plus simple de parler de l’histoire d’amour entre deux hommes:

"Quand on regarde les films et les séries de nos jours, on a l’impression que la culture LGBT+ est bien plus présente. Les personnages gays sont désormais mieux acceptés dans les fictions", note Alan Ball, avant de déplorer: "J’ai quand même l’impression que dans beaucoup de cas ils existent uniquement pour être gay. Je me suis toujours battu contre ça. Dans mon travail, j’ai toujours fait en sorte que l'homosexualité de mes personnages ne soient pas leur unique caractéristique."

"Aux USA, ils ne veulent plus faire de films sur les gens"

Cette révolution en termes de représentation a débuté dans les séries, avant de se poursuivre au cinéma. Selon Alan Ball, celle-ci est liée au format même de la série, plus ample que celui du cinéma: "Une série vous offre plus de temps pour explorer la vie de vos personnages et raconter en quoi elle est précieuse. Un film ne dure que 90 ou 120 minutes. Dans une série, on a des heures et des heures. C’est un médium plus adéquat pour explorer les vies cachées des personnages."

Pour autant, Alan Ball ne voulait pas du format de la série pour raconter l’histoire d’Uncle Frank. Monter le projet, d'ailleurs, n’a pas été aisé: "Les gens avaient un peu peur d’Uncle Frank. Trouver des investisseurs a pris un an. Tout le monde refusait!", se souvient-il. Il a fini par trouver les bons partenaires pour réaliser le film, mais avec un petit budget. Depuis sa présentation à Sundance en janvier 2020, le film rencontre le succès. Il a même décroché le prix du public à Deauville en septembre dernier.

Si parler d’homosexualité à l’écran s’est démocratisé, faire des films est devenu plus difficile, concède Alan Ball: "Aux États-Unis, ils ne veulent plus faire de films sur les gens, mais sur les super-héros." Il croule sous les projets, mais ignore s’il trouvera des financements: "J’ai une série de scénarios que j’aimerais réaliser un jour, je travaille sur un pitch de mini-série et j’écris un pilote. Je m’occupe, mais tout ceci dépend du bon vouloir des décideurs."

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV