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Pourquoi Louis de Funès était-il si drôle?

Louis de Funès dans "L'Avare"

Louis de Funès dans "L'Avare" - Sylvie Lancrenon

Plus populaire que jamais, Louis de Funès est célébré à la Cinémathèque, à partir du 15 juillet. Ses anciens camarades de jeu nous aident à percer le mystère de sa force comique.

Le génie ne s'explique pas. Tous ceux qui en ont côtoyé un le diront. Louis de Funès, que la Cinémathèque célèbre à partir du 15 juillet, en était un. Ses pitreries légendaires, de son nez élastique dans Oscar à son imitation d'un pivert dans Rabbi Jacob, ont musclé les zygomatiques de plusieurs générations et ont rassemblé plus de 50 millions de téléspectateurs durant le confinement.

Conspué par l'intelligentsia de son vivant, "Fufu" est devenu, trente-sept ans après sa mort, immortel, une institution désormais indéboulonnable. Ses anciens camarades de jeu tentent de percer pour BFMTV.com le mystère de sa force comique. Une gageure, répondent-ils tous en chœur: "Pourquoi Mozart était-il doué pour la musique? Pourquoi Charlie Chaplin était-il drôle?"

"On essaye toujours de chercher des explications - moi-même j'en ai cherché pour comprendre sa longévité. Les gens cherchent, mais je me demande si cela est nécessaire", estime son fils Olivier de Funès, qui a joué à sept reprises avec lui au cinéma et au théâtre, de Fantomas se déchaîne (1965) à la reprise d'Oscar (1971-1973). "Parfois, il y a des êtres comme ça qui ont une sorte de voie sacrée. Ils sont comme ça et vous n'y pouvez rien. Il n'y a pas d'explications. C'est ce qui est étonnant. Si on pouvait l'expliquer, d'autres pourraient faire ce qu'il a fait."

"Il y a des gens qui, comme ça, ont des dons particuliers", poursuit l'acteur Henri Guybet (Rabbi Jacob). "Les grands comiques ont cette particularité: être eux-mêmes. Louis de Funès n'aurait certainement pas pu faire ce que faisait Stan Laurel et Stan Laurel n'aurait pas pu faire ce qu'il faisait."

Louis de Funès dans "L'Homme-Orchestre" de Serge Korber
Louis de Funès dans "L'Homme-Orchestre" de Serge Korber © Gaumont

"Ça ne se fabrique pas", complète le réalisateur Serge Korber, qui a dirigé de Funès dans L'Homme orchestre (1970) et dans Sur un arbre perché (1971). "On ne peut pas être comique du jour au lendemain si on n'est pas comme ça à la naissance. C'est un esprit. Louis de Funès était fait pour ça et voilà, quoi." Selon le comédien Franck David (L'Avare), il était d'ailleurs "impossible de ne pas rire en le voyant" sur le plateau: "Ce n'était pas parce que c'était de Funès. C'est parce qu'il déclenchait quelque chose d'incroyable. C'est inexplicable."

"Il travaillait tout le temps dans sa tête"

C'était sa nature. Très sérieux et presque effacé dans l'intimité, Louis de Funès faisait preuve d'une grande concentration avant de jouer. "Il était si drôle parce qu'il était très sérieux. C'était un monsieur de music-hall très sérieux, comme l'étaient Chaplin, Buster Keaton et Stan Laurel. Ce sont les gens qui sont les plus sérieux du monde qui sont les plus drôles", analyse l'acteur Jean-Jacques Moreau (Rabbi Jacob, La Zizanie).

Dès que le metteur en scène disait action, Louis de Funès devenait un autre homme. "C'était une espèce d'explosion d'énergie", se souvient l'acteur Pierre Aussedat (L'Avare). Il avait un rapport très intériorisé au jeu, ce qui peut expliquer cette transformation fascinante et le génie de ses prestations, qui provoquent un rire instantané: "Il travaillait tout le temps dans sa tête. Ça le maintenait dans l'esprit de ses personnages. Je ne l'ai jamais vu répéter devant une glace", précise Olivier de Funès.

Louis de Funès a voué sa vie au jeu. Autodidacte, il a commencé comme pianiste de bar dans les cabarets parisiens des années 1940 et 1950. Il y a appris, en observant le monde qui l'entourait, que la fabrication d'un gag relevait de l'artisanat, qu'il fallait rester avant tout humble et précis pour faire rire. Mime de génie, il n'avait qu'une seule obsession: que le gag soit le plus efficace possible. Il y réfléchissait sans cesse. "Il n'avait pas une idée à la minute, mais vingt-cinq à la seconde", s'amuse l'actrice Christine Dejoux (La Soupe aux choux).

Il était plongé dans une créativité permanente, capable de "faire certaines prises dix fois, quinze fois, trente fois, parce que le rythme n'était pas bon", se remémore l'acteur Pierre-Olivier Scotto (La Zizanie). "C'était intéressant. On sentait la scène se construire. Il travaillait de façon empirique. C'était long et difficile. En une semaine de tournage, j'ai appris autant qu'en trois mois de conservatoire." Avec Gérard Oury, ce perfectionnisme pouvait prendre des proportions monstres. Jean-Jacques Moreau se rappelle avoir tourné 78 prises pour la scène où Pivert tire le poireau de son personnage dans Rabbi Jacob.

"Il était incapable de donner deux fois la même chose"

Sa créativité s'exprimait de différentes manières. Dans Oscar, les scènes du nez et de la marelle sont des "lazzi", une improvisation perfectionnée chaque soir au théâtre. Dans Le Grand restaurant, le célèbre gag de l'ombre d'Hitler a été imaginée du jour au lendemain pour améliorer une séquence du scénario peu inspirée. Dans L'Homme orchestre, Louis de Funès a entièrement conçu la scène d'anthologie (tournée en une seule prise!) où il mime Le Loup et l'Agneau de La Fontaine.

"C'est la seule fois qu'il a imposé quelque chose. Il y avait pensé pendant la nuit. C'était formidable, un vrai délire", s'amuse Serge Korber. "Il était aux ordres des réalisateurs qui lui amenaient tout ce qu'il fallait faire. Il était très obéissant sur un plateau. À partir de là, lui arrivait à broder et mettait son propre univers dans le personnage. Il ne fallait surtout pas lui enlever ça."

"Une puissance comique se dégageait de lui sur des détails, mais il était incapable de donner deux fois la même chose", glisse Bernard Seitz, assistant réalisateur sur ses quatre derniers films. "Il le disait à Girault: 'Ne me demande pas de refaire la même chose. Je vais quelque chose, mais ça ne sera pas la même chose. Tu choisiras au montage.' Ce n'était pas une machine."

"Un bouddhiste qui s'ignorait"

Louis de Funès s'imposait au quotidien une discipline qui lui permettait d'entrer dans l'état d'esprit nécessaire pour jouer des personnages d'une grande nervosité, souvent au bord de la folie. "C'était sa concentration dans la vie qui faisait qu'il trouvait des choses pareilles", abonde Olivier de Funès:

"Il était constamment concentré. Même quand il faisait son jardin. C'est pour ça que j'ai toujours dit que c'était un bouddhiste qui s'ignorait. Il regardait vraiment la fleur. Il était en pleine méditation, tout le temps. Quand il jouait au théâtre, pour être en forme le soir et trouver sa sincérité, il refusait de se distraire et d'aller au cinéma ou au restaurant. Il restait chez lui. Il faisait une sieste. Il prenait son thé. Il disait: 'Si je me distrais, je vais sortir de ma concentration, je vais vider mes batteries'. Il chargeait ses batteries la journée et c'est pour ça que le soir, ça y allait."

C'est ainsi qu'il est parvenu, dans Oscar, à un tel degré de vérité: "C'est un enfer, ce qu'il vit dans Oscar! Il devient fou et c'est de la vraie folie. Il devient réellement fou." Louis de Funès avait le talent pour incarner des personnages caricaturaux avec "une vérité et une sincérité incroyables", commente encore Serge Korber. Le résultat en est d'autant plus mémorable que "ce genre de folie n'existe pas vraiment": "en cela, c'est un auteur et un génie."

Quand on demande à ceux qui l'ont connu pourquoi Louis de Funès est si drôle, beaucoup évoquent spontanément son sens du rythme et son jeu nerveux, qui s'appuient sur l'élasticité de son corps et de son visage. Christine Dejoux aimait ses personnages pour cette raison et ne ratait aucun de ses films au cinéma pour "le voir bouger". Elle éprouvait devant ses pitreries "le même plaisir que de voir un danseur danser": "Il était musicien. Tout était rythme chez lui." Certains, comme Maurice Risch, ont pu le comparer à Donald Duck. Christine Dejoux le voit plutôt comme un descendant des personnages de Tex Avery.

"C'était aussi un poète"

Cette nervosité n'est cependant pas la clef de son comique: "Tout le monde parle du rythme physique. Ils ne pensent qu'à ça, mais ce n'est pas ça qui fait rire. Ce n'est pas du tout ça", balaie Olivier de Funès. "C'est la sincérité qui fait rire. Il avait une sorte de vérité qui sortait de son jeu, de son regard. S'il n'y avait pas eu cette vitalité, ce rythme, ça aurait été exactement la même chose. Je vous le confirme."

"Comme chez tout clown, il a une poésie énorme. Cette poésie, on la sentait quand il était au calme, si je puis dire", analyse Pierre Aussedat. "Si on regarde bien ses films il y a des tas de moments calmes d'une grande tendresse et d'une grande poésie, des adagios au milieu des staccatos. Il était musicien et on le sent dans son jeu. Tout d'un coup, il s'apaisait. Quand il disait 'Ma biche', des choses comme ça. Ce sont des longs traits de violon. C'est pour cette raison qu'il est passé à la postérité. Il ne pourrait pas avoir cette force s'il n'avait été qu'excité. C'était aussi un poète."

"Il a inventé un style de comique qui n'existait pas en France"

La sincérité de Louis de Funès prend racine dans ses particularités physiques, ses défauts dont il a fait des atouts à l'âge adulte. Il n'était pas très grand, avait un nez imposant et des yeux bleus perçants. Son jeu était nerveux, rapide. Ses débuts furent difficiles. Il ne rentrait dans aucun moule.

"Je pense que petit à petit il en a fait une force en comprenant pourquoi il faisait rire et il a beaucoup travaillé. Il était extrêmement sincère dans la comédie", analyse Pierre-Olivier Scotto, dont le rôle dans La Zizanie consistait justement à l'imiter. La star l'avait d'ailleurs invité à ne pas hésiter à basculer dans la caricature: "Il m'avait dit, 'allez-y, vous n'en faites pas assez, faites plus que ça. Je suis comme ça, poussez le bouchon'."

Comme celui de Chaplin, l'humour de Louis de Funès est universel. Il se moque des défauts humains. Sa starification dans les années 1960, alors qu'il est âgé de 50 ans, n'est ainsi pas un hasard et intervient à une époque où le public semble ouvert à de nouvelles expériences comiques:

"Sa particularité est d'avoir construit comme Chaplin un personnage qui au départ n'existait pas. Quand on voit ses premiers films, il n'est pas le de Funès de La Grande vadrouille. Dans Pouic Pouic, il joue monsieur-tout-le-monde. Petit à petit, il en a fait un clown. Il est devenu un clown comme Chaplin. Il a inventé un style de comique qui n'existait pas en France, qui venait des Etats-Unis", confirme Pierre-Olivier Scotto.

"Les spectateurs préféraient à l'époque les comiques doux et benêts comme Fernandel et Bourvil", complète-t-il. "Au cinéma, on faisait rire parce qu'on était bébête. Lui a joué les mecs antipathiques, intelligents et fourbes. C'est là qu'il a créé un nouveau style de comique qui rejoint les comiques moliéresques: c'est Harpagon, qui est nerveux, méchant et il fait rire. C'est le premier en France qui crée [au cinéma] l'antipathique qui fait rire."

Louis de Funès sur le tournage de L'Avare
Louis de Funès sur le tournage de L'Avare © Sylvie Lancrenon

"Il voulait rester dans son style"

Louis de Funès a été conseillé toute sa vie par son épouse Jeanne, qui a toujours veillé à ce qu'il se renouvelle dans son jeu. Sous la direction de Serge Korber, après mai 68, il a osé changer de style avec L'Homme Orchestre et Sur un arbre perché. Ses fans de l'époque ont été déçus par ces deux films expérimentaux que la star avait adoré faire. C'est l'unique fois où Louis de Funès a tenté de "casser" son image. Dans les années qui ont suivi, jusqu'à sa mort en 1983, il s'est reposé sur des réalisateurs plus consensuel comme Gérard Oury, puis Jean Girault et Claude Zidi.

Louis de Funès en était conscient et s'est battu pour se renouveler jusqu'à son dernier film. Il aurait pu oser le registre dramatique, comme son ami Bourvil dans Le Cercle Rouge (1970), mais il n'a pas osé, par peur de perdre ses spectateurs. "Il ne voulait pas déborder. Il voulait rester dans son style, parce qu'il avait forcément peur de descendre d'une marche", dit Serge Korber. Il a toutefois tenté des registres de jeu différents, notamment dans La Soupe aux choux, où il s'approche de la pantomime.

Louis de Funès a choisi le rire, mais il n'hésitait pas à faire preuve d'autodérision, à se moquer gentiment de cette course effrénée pour régner sur la comédie française. Arrivé premier au terme d'une course endiablée dans L'Homme Orchestre, Louis de Funès lance à son adversaire déconfit: "Qu'est-ce que ça peut vous foutre que je sois le premier?!" Une réplique imaginée par Louis de Funès avec la complicité de Serge Korber.

Korber est celui qui a réussi à capter mieux que quiconque le mystère de sa force comique dans cette comédie musicale sur un chorégraphe tortionnaire. L'instant est bref. La caméra s'approche du visage de Louis de Funès et le cadre en gros plan, comme chez Sergio Leone. La star regarde droit dans la caméra. Son regard est perçant, le bleu de ses yeux intense. Ces images sont précieuses. Personne n'a jamais osé s'approcher aussi près du mythe. Pendant quelques secondes, il apparaît tel qu'il est vraiment: sincère.

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV