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Coco raconte en BD l’attentat de "Charlie Hebdo": "Je voulais dessiner le bruit de la vie qui s’éteint"

Un extrait de la couverture de "Dessiner encore" de Coco

Un extrait de la couverture de "Dessiner encore" de Coco - Les Arènes

La dessinatrice de Charlie Hebdo, survivante de l’attentat du 7-Janvier, qui vit depuis six ans avec la culpabilité d’avoir ouvert la porte aux frères Kouachi, raconte son histoire et sa difficile reconstruction. Rencontre.

Coco sort ce mercredi 11 mars Dessiner encore (Les Arènes), une BD où celle qui a été contrainte d’ouvrir la porte aux frères Kouachi évoque l’attentat du 7-Janvier et son chemin pour se reconstruire.

Une publication qui l'oblige à revenir dans les médias sur cette douloureuse page de sa vie: "Il faut être prêt à répondre aux questions, et quand on ne comprend pas ce qu’on traverse, c’est difficile. On a l’impression de montrer à tout le monde ce qu’on a dans ses tripes. Je ne pensais pas faire ça un jour."

Pendant des années, la culpabilité du survivant l’a empêchée de parler. L’approche du procès des attentats de janvier 2015 a été le déclic. Ne se sentant pas capable de retranscrire avec des mots ses émotions, elle passe par le dessin:

"Ça ne me ressemble pas de me livrer ainsi, mais le procès arrivait et il fallait que je le fasse. Je voulais me tester à l’approche du procès. C’était le moment, six ans après. Avant, j’aurais été vraiment incapable d’être aussi forte. Il me fallait parler de tout ça, et en rendre compte devant la justice, c’était important pour moi, donc j’ai commencé à dessiner. Et j’ai vu que j'y arrivais mieux que je ne l'avais pensé. J’ai immédiatement pensé à la vague de Hokusai, parce que l’image de ce petit navire qui va être englouti par cette grosse vague est très parlante. On ne sait pas s'il va s’en sortir. Il y a un moment de doute et de peur."
Un extrait de "Dessiner encore", la BD de Coco
Un extrait de "Dessiner encore", la BD de Coco © Les Arènes

Un "bleu lumière"

Ces vagues ne font pas que submerger Coco. Dans une séquence particulièrement poignante, située quelques pages après sa reconstitution du 7-Janvier, une vague vient étreindre Coco et menace de l’étrangler: "C’est une métaphore. La vague n’étrangle pas. Elle vient vous attraper. Elle est incontrôlable et elle est bien plus forte que vous. Vous succombez à une émotion, mais aussi à des images. Tout revient du 7. C’est un moment extrêmement difficile, l’après. On est en vie. On ne sait pas trop comment on s’en est sorti."

"Cette image de la vague a été comme un point de départ, puis c’est devenu le fil conducteur du livre, qui m’a permis d’évoquer certaines choses sans forcément trop me dévoiler. Je ne voulais pas que ce soit impudique et pathos. Je voulais que ce soit simple et compréhensible", poursuit la dessinatrice, qui comme "un pied de nez à l’obscurantisme" a utilisé pour ses vagues une encre de couleur nommée… "bleu lumière".

L’image de la vague ne la quitte plus depuis: elle l’a retrouvée récemment en dévorant In Waves d’Al Djungo (Casterman), puissant récit mêlant histoire du surf et tragédie personnelle, où le motif de la vague est aussi la métaphore de la douleur qui accompagne le deuil.

"Le temps aide, mais le temps ne fait pas tout"

Dans Dessiner encore, tout ce que raconte Coco est vrai, bien que chaque séquence ressemble à un rêve: "J’ai essayé de rendre compte de l'état psychique dans lequel on est après", dit-elle, avant d’ajouter:

Un extrait de "Dessiner encore", la BD de Coco
Un extrait de "Dessiner encore", la BD de Coco © Les Arènes
"Je ne sais pas si c’est du fait du traumatisme, mais la mémoire s’évapore. Il y a une espèce de brouillard qui s’abat. Ne reste que ce qui vous maintient en vie: le journal, le journal, le journal. Même sa vie personnelle, on la met complètement de côté. C’est difficile d’en parler. C’est impartageable. On est dans un état léthargique en dehors de toute l’énergie qu’on pouvait mettre dans ce journal, et cette espèce de lutte entre le dessin et les images du 7 qui reviennent."

Pour cette raison, Coco a choisi de se représenter en "bonhomme" un peu ingrat et peu ressemblant, pour éviter de "trop [s’]impliquer en lui" et de se "faire avaler par ce récit" en étant trop "imprégnée dans les images". Les images de l’attentat tournent en boucle dans sa tête". "Les deux, trois premières années qui ont suivi, l’attentat était très présent. J’ai choisi de parler de ça avec le psy, qui m’a aidée à faire un pas de côté et à mettre un peu de distance entre moi et tout ce qui me bouffait la tête."

Dessine-t-elle pour domestiquer ce traumatisme? "Domestiquer, ce n’est pas vraiment le terme", précise-t-elle. "Ceux qui ont traversé cet attentat si violent restent marqués à vie. Ça fait partie de nous. C’est toujours là. Le temps aide, mais le temps ne fait pas tout. Je voulais raconter le processus avec ce psy, mais ça ne disparaît pas. C’est tellement incontrôlable la manière dont ça revient."

Le 25 septembre dernier, cette douleur est revenue lors de l’attentat devant les anciens locaux de Charlie, qui a fait deux blessés graves. "Je sortais du tribunal quand je l'ai appris." Puis il y a eu le 16 octobre, jour de l’assassinat de Samuel Paty, et le 29 octobre, l’attentat de la Basilique Notre-Dame de l'Assomption, à Nice, qui a fait trois morts. "À chaque fois, ça réveille la même chose."

"Des masses noires imposantes"

Le dessin est malgré tout cathartique. Le morceau de bravoure de l’album, une impressionnante séquence où elle ressasse les multiples scénarios de ce qui aurait pu se passer le 7-Janvier si elle avait tenu tête aux frères Kouachi, a été d’une grande aide dans son processus de reconstruction: "Pour le coup, elles ont été cathartiques, ces pages", confirme-t-elle. "C’est la séquence qui avait été la plus obsessionnelle dans mon travail de l’après. Quand je me suis lancée dans ce livre, je me suis dit que si je ne me sentais pas bien là-dedans, je ne le faisais pas. Mais la séquence m’est venue immédiatement."

Un extrait de "Dessiner encore", la BD de Coco
Un extrait de "Dessiner encore", la BD de Coco © Les Arènes

Elle a choisi de figurer les frères Kouachi en imposantes masses noires à l’allure fantomatique. "Je les ai formulés tel qu’ils s’étaient présentés à moi: comme des masses noires imposantes qui m’ont surplombée. il y a eu une fulgurance de cet instant. Je n’ai pu retenir que ce que j’ai pu retenir et ce qui s’est dégagé d’eux est une noirceur, un empressement à tuer. Je l’ai senti immédiatement. Le traumatisme fait que peut-être, dans ma façon de raconter, ils ont l’air de fantômes qui reviennent."

Dans Catharsis, Luz avait choisi de les représenter en danseur. "Pour moi, il n’y avait rien de léger", corrige Coco. "Tout était lourd, massif... Riss l’a dit dans son livre: il y a une grande différence entre ceux qui étaient dans la pièce et ceux qui étaient en dehors." Le plus terrifiant reste le regard des deux frères meurtriers, que Coco représente à deux reprises: "Ça permet de se rendre compte de la réalité de leur regard, et de leur détermination."

"Le silence de mort qui s’abat"

Si Coco raconte sa confrontation avec les Kouachi, elle a préféré suggérer le massacre à l’aide d’une demi-douzaine de pages noires, dessinées à la main, trait après trait. "Je voulais garder ma pudeur", précise-t-elle. "Ce n’est pas une censure. On met souvent une bande noire pour ne pas figurer quelque chose. Ce noir-là a été travaillé, pensé. Ça a été long à faire." La réalisation de ces pages bouleversantes a été très éprouvante:

"J’ai dessiné ces pages successivement dans un silence de travail, juste avec le bruit de la plume qui s‘abat sur le papier, et qui griffe, un peu comme une entaille, comme quelque chose de blessant. Je voulais figurer le bruit de la vie qui s’éteint dans ces petits coups de lame sur le papier. Il faut prendre ces pages comme quelque chose de très … Je n’ai même pas de mot. C’est le silence de mort qui s’abat. Ce silence, quand vous l’entendez, vous n’entendez rien de plus flippant dans votre vie. Je m’en souviendrais toujours du bruit de ce silence."
Un extrait de "Dessiner encore", la BD de Coco
Un extrait de "Dessiner encore", la BD de Coco © Les Arènes

L’attentat occupe une place centrale dans Dessiner encore, mais Coco a voulu aussi célébrer le génie de la rédaction décimée, et partage dans l'album plusieurs souvenirs de Tignous, Cabu ou encore Charb. Redessiner les disparus guérit-il? "Ça fait du bien et ça fait du mal", répond-t-elle. "Ça fait du bien, parce que c’est important de se souvenir d’eux et de leur génie. et ça fait du mal parce que c’est un gâchis. Il faut rappeler ce qu’on nous a arraché. Il faut vraiment qu'on se souvienne de ce qu’ils ont porté dans ce journal.”

Coco continue de défendre fièrement leur héritage, tout en se lançant dans un autre défi: à partir du 1er avril, elle succède à Willem en tant que caricaturiste attitrée de Libération. "Il a toujours été extrêmement libre à Libé et c’est aussi pour ça que je tente cette expérience. C'est important, la liberté, parce qu’on ne se rend pas compte de la liberté qu’on a en France de pouvoir s’exprimer comme on peut le faire. La suite, pour moi, c’est de continuer à vivre, et de faire ce que j’aime pleinement: dessiner, et faire transparaître ma liberté et mes indignations."

Dessiner encore, Coco, Les Arènes, 352 pages, 28 euros.

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV