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Pourquoi le Covid-19 risque de tuer la diversité du cinéma en France

Une salle de cinéma (photo d'illustration)

Une salle de cinéma (photo d'illustration) - Pierre Verdy - AFP

Les distributeurs français de films indépendants étrangers, oubliés des aides du CNC en pleine pandémie de coronavirus, sont menacés. S'ils disparaissent, c'est la diversité du cinéma en France qui est en jeu.

Ce sont les oubliés des aides apportées au cinéma en cette période de confinement et de pandémie de coronavirus: les distributeurs français de films indépendants étrangers tirent la sonnette d’alarme pour se faire entendre.

Le CNC a mis en place une mesure d’urgence pour permettre notamment aux distributeurs de toucher une avance de 30% du fonds de soutien. Une aide précieuse, selon l'institution, pour "faire face à des besoins de trésorerie pressants en lien direct avec les conséquences de l’épidémie", mais qui ne concerne que les sociétés qui distribuent des films agréés français. 

Un distributeur comme Eurozoom, qui s’est spécialisé depuis une quinzaine d’années dans l’animation japonaise et a contribué à faire connaître en France Mamoru Hosoda (Les Enfants loups, Ame et Yuki) et Makoto Shinkai (Your Name.), ne peut pas la toucher. D'autant que ses prochaines sorties, comme Ip Man 4, film d'arts martiaux hongkongais, ne sont pas des films agréés français.

"On oublie un pan de la profession qu’on est censé aider!"

Si Amel Lacombe, patronne d’Eurozoom, ne remet pas en cause l’aide à la distribution des films français, "normale et capitale", elle dénonce l’absence de communication du CNC pendant la crise: "Sans faire de reproche face à une situation très compliquée à gérer, il est choquant, de mon point de vue, de constater que les annonces de soutien sur le Covid omettent tout un pan du secteur de la distribution française, qu’on oublie un pan de la profession qu’on est censé aider!"

Elle ajoute: "C’est comme si distribuer des films étrangers indépendants en France ne comptait pas. On est invisible. Ne proposer que des aides spécifiques COVID (indépendamment des aides générales comme le chômage partiel ou le Prêt garanti par l'État) à la distribution de films français, par défaut, c’est dire qu’on ne veut plus du reste, qu’on compte sur la loi du marché pour écrémer. Je ne suis pas sûre que tout le monde va survivre." 

"Nous sommes des sociétés françaises qui payons des impôts en France, contrairement à Netflix et Amazon", martèle la distributrice. "On fait partie de l’écosystème culturel [français] et on est rangé au même titre que des majors US, pas de soutien, mais pas de pouvoir non plus! Les sociétés art et essai, comme Jokers, une PME qui a sorti l’année dernière le grand succès de l’année, Parasite, un film indépendant coréen, ont aussi un rôle à jouer…" 

Amel Lacombe a déjà alerté la profession dans la revue spécialisée Le Film Français. Sa démarche, pourtant, "n’est pas tant une revendication financière qu’une question de politique culturelle": "Je n’ai pas écrit l’article [dans Le Film Français] pour obtenir des aides mais pour trouver une place pour les films indépendants étrangers dans le système, pendant le confinement comme après. Peut-être qu’une prise en compte de la situation [est possible] tout comme une solution dans un cadre budgétaire qui existe déjà." 

La diversité du cinéma étranger menacée

Elle regrette les multi-diffusions des comédies de Louis des Funès et du Splendid sur France Télévisions, et rêve que la crise suscite chez les chaînes des envies de programmation plus audacieuses: "Le CNC ou CSA auraient pu demander un quota d’œuvres indépendantes étrangères de distributeurs français dans les nouvelles cases ouvertes sur France Télévisions." Après les comédies des années 1970 et 1980, le groupe diffuse désormais des grands classiques d’avant ou d’après-guerre (La Grande illusion, Casque d’or...) et ne semble pas prêt de diffuser Your Name. Distribué avec succès par Eurozoom en salles, le film sera diffusé... sur Netflix à partir du 1er juin.

Le risque, à terme, est de ne voir sur les écrans que des blockbusters français ou américains - et des films d’auteur prestigieux: "Les Loach, Moretti, Almodovar, découverts il y a bien longtemps par le même type de 'petits' distributeurs de films étrangers qu’on abandonne aujourd’hui à leur triste sort, sont désormais assez profitables pour intéresser les plus gros distributeurs. Ces films continueront de sortir. Ce n’est pas sur eux qu’il y aura un souci. C’est sur la diversité du cinéma étranger, qui n’existera plus." 

Depuis une quinzaine d’années, Eurozoom met en avant l’animation japonaise et prend des risques en distribuant des premiers films ou des œuvres de talents en herbe: "Je me demande si ce travail de fond sera encore possible dans l’avenir après le Covid, la fermeture des salles, l’absence de recettes et le fait qu’on n’ait pas réussi à compenser avec des ventes TV ou SVOD...", s'interroge Amel Labombe.

Cette situation, qui risque de s’aggraver dans les mois à venir, a déjà été dénoncée par le producteur Vincent Maraval il y a quelques semaines dans Le Monde: "[Mettons que] les salles rouvrent. Elles se ruent sur le profit à court terme et programment, mettons, James Bond, sur quatre écrans sur six. Que vont faire les autres films, ceux qui assurent la diversité? Attendre pour ceux qui le peuvent, mourir pour ceux qui ne peuvent plus ou, ce qui est le plus grand danger, changer de métier et vendre aux plates-formes?" 

Jérôme Lachasse