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Général iranien tué par les États-Unis: une ligne rouge a-t-elle été franchie?

Photo de Qassem Soleimani prise en 2015 à Téhéran, en Iran

Photo de Qassem Soleimani prise en 2015 à Téhéran, en Iran - HO / KHAMENEI.IR / AFP

La mort du puissant et populaire général iranien Qassem Soleimani en Irak, revendiquée par les États-Unis, ravive dangereusement les tensions entre les deux pays, sur le territoire instable qu'est l'Irak actuellement.

Le puissant général iranien Qassem Soleimani, émissaire de la République islamique en Irak, a été tué tôt ce vendredi dans un raid américain à Bagdad. Cette frappe a été décidée par le président américain Donald Trump, qui a lui-même donné l'ordre de "tuer" Soleimani, un dirigeant des Gardiens de la Révolution, mouvement placé depuis peu sur la liste des organisations terroristes par les États-Unis.

Il s'agit de "la plus importante opération de 'décapitation' jamais menée par les États-Unis, plus que celles ayant tué Abou Bakr al-Baghdadi ou Oussama Ben Laden", les chefs des groupes terroristes Daesh et Al-Qaïda, selon Phillip Smyth, spécialiste américain des groupes chiites armés, relayé par l'AFP.

Âgé de 62 ans, Qassem Soleimani était l'un des hommes-clés du régime iranien, il a notamment œuvré au renforcement du poids diplomatique de Téhéran au Moyen-Orient. Très populaire, il avait même été pressenti pour l'élection présidentielle iranienne de 2021. "Qassem Soleimani représentait le rayonnement régional de l'Iran, c'était la tête", décrypte auprès de BFMTV.com Amélie M. Chelly, docteure en sociologie, auteure de Iran, autopsie du chiisme politique.

"Une escalade dangereuse"

Sa mort laisse craindre une escalade de violence entre Américains et Iraniens, qui entretiennent une relation déjà extrêmement tendue. Aux États-Unis, si des élus républicains ont salué la frappe ordonnée par Donald Trump, l'opposition démocrate s'est ainsi inquiétée des conséquences de ce raid.

Qassem Soleimani "avait le sang d'Américains sur ses mains et je ne vais pas pleurer sa mort", a écrit le représentant démocrate Eliot Engel dans un communiqué, tout en se déclarant "profondément inquiet quant aux répercussions" de cette opération. 

Cette frappe américaine représente "une escalade dangereuse dans la violence", a déclaré vendredi la présidente de la Chambre des représentants, la démocrate Nancy Pelosi. 

Après l'annonce de son décès, le président iranien Hassan Rohani a immédiatement promis que "l'Iran et les autres nations libres de la région" prendraient "leur revanche sur l'Amérique criminelle pour cet horrible meurtre". Téhéran a convoqué le responsable de l'ambassade suisse, qui représente les intérêts américains, pour dénoncer le "terrorisme d'État de l'Amérique".

"La continuité de la montée des tensions"

"L'Iran avance ses pions sur le territoire régional et international, ce qui crispe Washington", analyse Amélie M. Chelly. Selon la spécialiste, avec cette attaque américaine, "on est dans la continuité de la montée des tensions" entre l'Iran et les États-Unis, qui "avaient déjà placé les Gardiens de la Révolution sur leur liste des organisations terroristes": "En tuant Qassem Soleimani, ils éliminent leur chef".

"Cela fait plus de 20 ans que les Américains et les Européens ont Souleimani dans le viseur", explique à BFMTV.com Nicole Bacharan, historienne et politologue spécialiste des États-Unis, auteure de Le Monde selon Trump. "Son élimination avait été envisagée sous les présidents Bush et Obama, mais ils avaient abandonné voulant éviter des représailles". Donald Trump a donc franchi cette ligne rouge.

Les tensions entre les États-Unis et l'Iran ont redoublé ces derniers mois mais se sont particulièrement intensifiées ces derniers jours avec des tirs et bombardements entre les deux camps, faisant plusieurs morts sur le sol irakien. Le sentiment anti-américain ravivé avait ensuite conduit des manifestants à venir protester devant l'ambassade américaine à Bagdad.

Vers une guerre entre les deux États?

Selon Amélie M. Chelly, les deux pays sont d'ores et déjà dans une guerre "par procuration": "Les États-Unis sont déjà plus ou moins en guerre avec l'Iran", mais pas sur leurs territoires respectifs: "Ailleurs, en Syrie, au Yémen" et, dans le cas présent, en Irak. "On peut espérer qu'ils restent dans une guerre de procuration" continue la spécialiste.

Si Nicole Bacharan souligne que cette attaque américaine est "un acte de guerre, en raison de l'importance de la cible", l'historienne ne croit pas que Donald Trump cherche à entrer en guerre. "Il s'imagine qu'il va faire plier les Iraniens, mais si les Iraniens n'ont pas les moyens des États-Unis, ils ont une capacité de nuisance forte dans la région". La crainte selon elle n'est pas tant que Donald Trump enclenche officiellement une guerre, mais qu'il "déclenche un engrenage qui lui échappe".

"Si nous sommes intelligents et disciplinés, nous pouvons amortir, désamorcer, et en sortir gagnant tout en évitant la guerre", analyse sur Twitter Ilan Goldenberg, spécialiste américain du Moyen-Orient. "Mais je crains que l'issue la plus probable soit que Trump insiste sur une montée en puissance qui finira par nous conduire à la guerre".

L'assassinat ciblé de Soleimani va "enclencher une guerre dévastatrice en Irak", a prédit de son côté le Premier ministre démissionnaire irakien Adel Abdel Mahdi. Dans ce contexte, les États-Unis ont d'ailleurs appelé leurs ressortissants à quitter l'Irak "immédiatement", tandis que le leader chiite irakien, Moqtada Sadr, a réactivé sa milice anti-Américains, l'Armée du Mehdi, ordonnant à ses combattants de "se tenir prêts".

Salomé Vincendon