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Turquie: "le mouvement ne peut pas perdurer sous cette forme"

Un manifestant défie la police sur la place Taksim, le 4 juin 2013.

Un manifestant défie la police sur la place Taksim, le 4 juin 2013. - -

Que va devenir le mouvement anti-Erdogan, alors que le Premier ministre a envoyé la police pour déloger les manifestants de la place Taksim?

Alors que le mouvement de protestation anti-Erdogan a commencé depuis près de 15 jours en Turquie, la police a envoyé mardi matin la police sur la place Taksim d’Istanbul,à la veille d’une rencontre avec les représentants des manifestants.

Banderoles arrachées, gaz lacrymogènes… L’ambiance est tendue. Les manifestants ont été renvoyés vers le parc Gezi, d’où est partie la contestation. Mardi soir, ils ont attendu le départ de la police pour revenir manifester sur la place.

Que va devenir ce mouvement? Peut-il perdurer, et comment? BFMTV.com a posé la question à Didier Billion, spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient à l’Iris.

Que va devenir le mouvement?

Le mouvement ne peut pas perdurer sous cette forme. Cette occupation de Taksim devient un peu un festival de Woodstock à la turque. On a vu sur les murs du centre culturel Atatürk des photos d’hommes tués pendant des affrontements dans les années 70...

Des groupes maoïstes, environnementalistes, et j'en passe, se sont greffés au mouvement. La place a pris une allure joviale, non-violente: c'est très bien, mais le mouvement est très hétéroclite. Or s'ils le veulent la démission d’Erdogan, il va falloir de la structure et un parti.

Il n’a pas les ressources pour s’unifier, c’est un patchwork. C’est ce qui fait sa force d’un côté, parce qu’il exprime la réalité de la société turque, et d’un autre côté c’est clairement sa faiblesse. En même temps, la force et l’autorité d’Erdogan vont sûrement avoir pour conséquence de revitaliser le mouvement.

La place Taksim est un symbole du mouvement. Comment peut-il perdurer si la police en empêche l'accès?

Si les affrontements doivent perdurer, ce qui est possible, la question du lieu se pose. Le gouvernement a décidé de rendre Taksim inaccessible. Certains quartiers d’Istanbul sont clairement pro-Erdogan, il serait impossible d'y déplacer le centre de la contestation. Et la place Taksim est hautement symbolique: c’est là qu’ont lieu toutes les manifestations de gauche à Istanbul depuis des décennies.

S’il n’y a plus de lieu de rassemblement, puisque la police a envahi Taksim dans le but de "nettoyer" la place, cela pose un problème quant aux suites du mouvement. Il n’y a pas 45 possibilités de lieux à Istanbul. Et cette fois, la police fera tout pour ne pas se laisser déborder. Les leaders d’ONG seront surveillés, ainsi que les réseaux sociaux.

Comment interpréter l'attitude du Premier ministre?

Erdogan commet une grave erreur en utilisant le langage du mépris et de la force vis-à-vis des manifestants. Or la responsabilité d’un Premier ministre, c’est de dialoguer. Lorsqu'on dit qu’on va recevoir les manifestants, ce qui est une bonne démarche, on ne lance pas l’assaut la veille sur Taksim. Du coup, les protestataires ne vont pas se presser pour aller le rencontrer… 

De plus, son attitude ressemble à un aveu de faiblesse. Nous sommes à un an des municipales. Erdogan a fait six meetings ce weekend, et il a récupéré cette affaire pour brosser ses électeurs dans le sens du poil. Mais s’il est sûr de gagner les élections, pourquoi recourir à la force? Il a de vraies difficultés à comprendre ce mouvement. Le pouvoir est autiste.


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Propos recueillis par Ariane Kujawski