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Etats-Unis: Kalief Browder, ado emprisonné à tort, s'est suicidé

Kalief Browder, interviewé par la chaîne ABC l'an dernier sur l'erreur judiciaire dont il avait été victime.

Kalief Browder, interviewé par la chaîne ABC l'an dernier sur l'erreur judiciaire dont il avait été victime. - Capture d'écran ABC

Kalief Browder a été en détention provisoire pendant trois ans à New York, pour le vol d'un sac à dos qu'il n'avait pas commis. Finalement libéré sans procès, il n'a jamais pu se reconstruire. Il vient de se suicider à l'âge de 22 ans.

Son visage est celui d'une injustice, qui a conduit les autorités à envisager de réformer le système carcéral à New York. Kalief Browder, 22 ans, en détention provisoire pendant trois ans à Rikers Island parce qu'on le soupçonnait d'avoir volé un sac à dos, s'est suicidé. C'est son avocat, devenu un ami au fil du temps, qui l'a annoncé dimanche aux médias américains

L'histoire de Kalief Browder commence un banal soir de mai, en 2010. Ce samedi, Kalief, âgé de 16 ans, revient à pied d'une fête avec un ami à lui, dans le Bronx. Soudain, des voitures de police foncent vers les deux jeunes, et les arrêtent. Les agents viennent d'être avertis du vol d'un sac à dos dans le quartier. "On n'a volé personne!", leur jure Kalief Browder. "Vous pouvez fouiller nos poches!" Leurs poches sont effectivement vides. Mais les policiers sont suspicieux: ils embarquent les deux jeunes au commissariat.

C'est la deuxième fois que Kalief Browder tombe dans leurs filets: huit mois auparavant, il avait été poursuivi pour le vol d'une camionnette. A un journaliste du New Yorker qui l'avait rencontré l'an dernier et avait fait connaître son histoire, Kalief avait expliqué qu'il s'était retrouvé à regarder un "rodéo" sur un parking, et qu'il avait été embarqué, comme d'autres jeunes, à l'arrivée de la police. Démuni et sans avocat, l'adolescent avait plaidé coupable, et écopé d'une période de probation.

Les visites de sa mère

Retour à ce soir de mai 2010, où Kalief Browder finit sa nuit en garde à vue. Convoqué par un juge, il apprend alors qu'il est poursuivi pour vol avec violences dans l'histoire du sac à dos, bien qu'il clame son innocence. Et parce qu'il est en période de probation, le juge exige qu'il soit placé en détention provisoire, dans l'attente de son procès. Terrorisé, l'ado de 16 ans, qui devait fêter ses 17 ans une semaine plus tard, atterrit à Rikers Island, prison gigantesque installée sur une île, à New York.

Il est placé dans une cellule avec quinze autres adolescents. "Leurs conversations m'ennuyaient. Ils ne s'intéressaient qu'à leurs faits d'armes et aux filles qu'ils avaient eues", confiait l'an dernier Kalief Browder au New Yorker. Sa mère, qui le surnomme affectueusement "Peanut" ("Cacahuète", ndlr), lui rend visite chaque semaine, récupérant son linge sale pour le laver, lui glissant quelques sous.

Passé à tabac par des détenus et des gardiens

Mais ce soutien maternel ne va pas suffire à lui faire supporter l'enfer de la prison. Refusant de se soumettre aux lois des gangs, Kalief se fait régulièrement passer à tabac, y compris par des gardes corrompus. L'adolescent se raccroche à l'idée qu'un jour aura lieu son procès, et que la vérité va enfin éclater. Mais ce jour tarde, la justice étant débordée.

En attendant, les semaines passent, et Kalief refuse d'abdiquer. Parce qu'il s'interpose un jour contre un détenu qui jette ses chaussures sur les autres, il se retrouve pris dans une bagarre, finit à l'isolement... et y retourne lorsqu'un gardien véreux le roue de coups, affirmant qu'il a voulu s'échapper. Au total, en trois ans à Rikers Island, Kalief Browder va passer plus de deux ans à l'isolement, émaillés de plusieurs tentatives de suicide.

Brisé physiquement et mentalement

Finalement, en mai 2013, les charges retenues contre lui sont abandonnées. Kalief Browder retrouve la liberté, complètement brisé, physiquement comme mentalement. Il souffre de crises d'angoisse et de paranoïa, de dépression profonde. Il finit par reprendre des études, payées par un donateur anonyme ému par son histoire, mais n'arrive pas à refaire surface. Il y a quelques jours, il confiait à sa mère: "Maman, je n'en peux plus." "Kalief, tu as plein de gens de ton côté, qui t'aiment", lui a rappelé sa mère. En vain. Le lendemain après-midi, Kalief Browder se suicidait dans la maison familiale.

Les conditions d'emprisonnement et d'isolement de Kalief Browder, portées au jour par des vidéos de surveillance publiées par le New Yorker, ont eu un écho très fort aux Etats-Unis, où la question des violences policières envers la communauté noire agite le pays. En avril dernier, le maire de New York, Bill de Blasio, avait annoncé travailler à une réforme du système judiciaire de la ville pour accélérer les procédures. "L'histoire de Kalief Browder a mis un visage humain sur ces délais sans fin à Rikers Island entre l'incarcération et le procès, qui ont un profond coût humain et financier."

Rikers Island accueille en moyenne 14.000 détenus. La plupart sont en attente de leur procès. En 2014, un rapport confidentiel rendu public par le New York Times recensait quelque 129 blessures graves causées sur des détenus par le personnel pénitentiaire.