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À l'ère Trump, le repas de Thanksgiving est-il devenu un ring politique pour les Américains?

Donald Trump présentant "Butter", la dinde nationale de Thanksgiving, devant la Maison blanche, le 26 novembre 2019.

Donald Trump présentant "Butter", la dinde nationale de Thanksgiving, devant la Maison blanche, le 26 novembre 2019. - CHRIS KLEPONIS / CONSOLIDATED NEWS PHOTOS / DPA PICTURE-ALLIANCE

À l'instar des repas de Noël en France, le dîner de Thanksgiving aux États-Unis est l'occasion de faire côtoyer dinde et politique. Rien d'évident dans un pays de plus en plus polarisé depuis l'élection de Donald Trump.

Pour beaucoup de Français, un tel fascicule paraîtra superflu. Voire absurde. Publié sur le site de Better Angels, association américaine qui donne des conseils pour faciliter les discussions entre citoyens démocrates et républicains, il explique "comment éviter une débâcle au dîner de Thanksgiving". Les règles qu'il compile sont relativement simples: essayer de comprendre le point de vue de la partie adverse, ne pas lui asséner ses propres vérités, trouver un terrain d'entente et, surtout, éviter les anathèmes faciles.

Si le contenu du bréviaire semble aller de soi, son application est moins évidente. Ce jeudi 28 novembre, les États-Unis célèbrent Thanksgiving, fête chrétienne censée rendre hommage à l'entraide entre colons et autochtones du Nouveau Monde au XVIIe siècle. Plus prosaïquement, elle est l'occasion de déguster une bonne dinde en famille, selon une préparation - chapelure, sauce aux canneberges... - transmise au fil des générations. À l'instar de Noël en France, cette réunion familiale peut être le théâtre d'âpres débats sur l'actualité.

La polarisation s'accroît depuis Clinton

Cette année toutefois, ce ne sera pas "business as usual", comme disent les Américains. Cela ne l'est d'ailleurs plus depuis quelques temps. Politologue spécialiste des États-Unis et auteure du Monde selon Trump (Éd. Tallandier), Nicole Bacharan en atteste auprès de BFMTV.com. Selon elle, le fossé a commencé à se creuser à partir de l'élection de Bill Clinton, en 1992:

"Clinton a déclenché une violence inédite dans le camp républicain. C'était le premier 'baby boomer' à la Maison-Blanche, c'était un enfant du peuple sudiste, qualifié de 'traître à sa race' par ses adversaires... Sans parler des retombées de l'affaire Lewinsky en matière de mœurs. Après cela, il y a eu le tournant très conservateur sous George Bush fils, puis l'arrivée de Barack Obama a beaucoup accentué la polarisation dans le pays. Dans une partie du monde, son élection a été perçue comme un espoir, mais chez les conservateurs, on n'avait jamais vu autant de haine, de racisme ou d'achats d'armes."

L'accroissement du "partisanship" (que l'on peut traduire par les mots "partialité" ou "sectarisme" selon la connotation que l'on veut y adjoindre) est évalué par de nombreuses études. À l'ère Trump, la bipolarisation politique en vigueur depuis si longtemps dans cette vieille démocratie est devenue incandescente. Le phénomène ne risque pas de s'atténuer à moins d'un an de l'élection présidentielle de 2020, que le clivant locataire de la Maison-Blanche aborde - grâce aux divisions au sein du camp démocrate - en position de force. 

34 millions d'heures de débat en moins

Ce cadre confère-t-il davantage d'importance au repas de Thanksgiving, a fortiori celui de 2019? Il suffit de jeter un œil sur les articles publiés par l'ensemble des médias américains l'an dernier. Comment survivre à Thanksgiving, titrait le New York Times le 20 novembre 2018. Le prestigieux mensuel The Atlantic, lui, dispensait 13 tuyaux pour parler politique en famille en dégustant sa tarte au potiron. Il y a quelques jours, USA Today énumérait 9 façons d'éviter une bataille de bouffe à Thanksgiving à l'ère Trump.

En 2018, un sondage réalisé pour la chaîne de télévision publique PBS indiquait qu'une majorité d'adultes "angoiss(ai)ent à l'idée de devoir parler d'actualité politique durant le repas de Thanksgiving". Une autre étude révélait que les festivités duraient entre 30 et 50 minutes de moins pour les familles ayant des membres se revendiquant de bords opposés. En 2016, 34 millions d'heures de débat familial transpartisan sont parties à la trappe. Elles n'ont jamais eu lieu, en raison de l'intolérance idéologique exprimée de part et d'autre.

"D'un côté nous avons un président, Donald Trump, qui ne respecte pas les institutions ou les partis, le sien comme le parti démocrate. Humainement, il projette quelque chose d'épouvantable. Il aime humilier ses adversaires. Mais ses défenseurs le soutiennent fanatiquement en toutes circonstances. De l'autre, ses contempteurs le haïssent de manière viscérale", constate Nicole Bacharan, d'après qui "les pro ou anti-Trump ne changeront jamais d'avis, quoi qu'il arrive". 

Au sein de la jeune génération progressiste américaine, il y a également une hostilité de plus en plus prononcée vis-à-vis des opinions contraires. "On le voit dans les facultés, c'est devenu extrêmement violent. Dans les années 1980, le politiquement correct était accueilli comme quelque chose de positif. Mais il s'est mu au fil des décennies en une grande rigidité intellectuelle", estime Nicole Bacharan. Et de citer cet épisode où Barack Obama lui-même a dénoncé la "culture du woke", appelant la jeunesse à davantage d'écoute et de tolérance à l'égard, s'il le faut, d'adversaires conservateurs. "Il est passé pour un vieux con, en disant cela", déplore la politologue. 

"Après trois verres de Martini, il y en a qui se lâchent"

Dans ces conditions, difficile d'inciter les 55 millions d'Américains qui doivent traverser le pays pour fêter Thanksgiving à le faire. Sur ce vaste territoire que sont les États-Unis, beaucoup de familles sont disséminées. Leurs membres ne se croisent qu'à l'occasion de ce type d'événement et, souvent, savent à l'avance qui vote pour qui avant de s'attabler. Ce qui peut en décourager plus d'un.

"Au fur et à mesure que Thanksgiving approchait, je devenais de plus en plus anxieux. Puis j'ai jeté l'éponge: je me suis barré avec mon compagnon au Mexique", raconte Vlad, qui travaille dans la mode.

Jacqueline, une Française qui vit aux États-Unis depuis près de 30 ans, est la témoin régulière de cette "montée de stress" lorsque l'horizon de Thanksgiving approche.

"Il faut voir que Thanksgiving, ici, c'est beaucoup plus important que Noël en France. Et les Américains savent qu'à ce moment-là, les gens vont boire et les esprits s'échauffer. Au début, c'est chaleureux, comme toujours aux États-Unis. Puis après trois verres de Martini, il y en a qui se lâchent. En plus tu te retrouves face à des membres de ta famille que tu ne vois jamais en d'autres circonstances. Typiquement, le cousin dont tu sais qu'il est favorable au port d'arme, s'il lâche une bombe au milieu du repas, d'autres vont le traiter de 'redneck', de beauf dangereux et quitter la table", raconte-t-elle.

Selon cette ancienne styliste qui a ouvert un "coffee shop", il y a aussi un phénomène culturel à l'œuvre. "Les Américains sont facilement inconfortables avec les opinions marquées, la confrontation brutale. Souvent, quand tu es Français, il faut mettre un filtre. Quand c'est trop franc, trop latin, pas pasteurisé, ça peut vite devenir problématique", juge Jacqueline.

Et de conclure, en connaisseuse: "Ils ont du mal avec le fromage qui sent fort. Eh bien pour les débats à table, c'est pareil."
Jules Pecnard