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Rwanda: l'Elysée avait-il ordonné de réarmer les génocidaires?

Des soldats français dans un camp de réfugiés, le 3 juillet 1994, près de Butare, dans le sud du Rwanda.

Des soldats français dans un camp de réfugiés, le 3 juillet 1994, près de Butare, dans le sud du Rwanda. - Hocine Zaourar - AFP

Dans son numéro daté de ce mercredi, la Revue XXI évoque un document archivé à l'Elysée, qui relance les soupçons sur le rôle de la France dans le génocide rwandais, en affirmant que l'Elysée avait ordonné aux troupes françaises de réarmer les génocidaires hutus.

Pendant les massacres au Rwanda, Paris avait-elle ordonné de réarmer les génocidaires des Tutsis? Une enquête de la Revue XXI, dans le dernier numéro en kiosques ce mercredi, relance les spéculations sur le rôle tenu par la France durant le génocide perpétré en 1994 dans le pays.

Dans un article intitulé "'Réarmez-les", le journaliste Patrick de Saint-Exupéry cite le témoignage d'un haut fonctionnaire, qui a pu consulter les archives de l'Elysée sur le Rwanda de 1990 à 1994, archives qui devaient être déclassifiées sous la présidence Hollande. Deux hauts fonctionnaires avaient alors été chargés d'étudier et vérifier le contenu de ces archives, qui n'ont finalement pas été ouvertes.

Un ordre de réarmement signé par Hubert Védrine

Ainsi, d'après la Revue XXI, ce haut fonctionnaire aurait mentionné l'existence d'un document rédigé pendant l'opération Turquoise, cette opération militaire lancée par la France à partir du 22 juin 1994 à la frontière entre le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC), pour mettre fin aux massacres.

Ce document en question évoquait le désaccord de plusieurs militaires français avec un ordre reçu par Paris de réarmer les forces génocidaires hutus, alors en déroute. Selon l'article, des militaires ont même demandé à pouvoir exercer leur droit de retrait pour ne pas le mettre à exécution.

D'après l'enquête de Patrick de Saint-Exupéry, la note ordonnant le réarmement avait été signée par le secrétaire général de l'Elysée de l'époque, Hubert Védrine, dont le nom a déjà été cité dans ce dossier. 

Une livraison d'armes en juillet 1994

Cité par Le Monde, l'ancien officier de l'armée de Terre Guillaume Ancel, qui a fait partie de l'opération Turquoise, confirme ces accusations soulevées par les révélations de la Revue XXI, en affirmant avoir assisté à une livraison d'armes au cours de la deuxième moitié du mois de juillet 1994, et ce alors même qu'un embargo sur les armes avait été décrété en mai par le Conseil de sécurité de l'ONU. 

"Alors que je revenais d’une mission d’exfiltration qui s’était mal passée, le commandant adjoint de 'Turquoise' sur la base de Cyangugu m’a demandé de retenir l’attention de journalistes pour laisser passer un convoi d’armes vers le Zaïre. Il y avait une dizaine de camions chargés de containers. Le soir, lors du debriefing, on m’a expliqué que nous livrions des armes pour que les génocidaires ne se retournent pas contre nous. J’étais effaré que nous fassions cela alors que nous les avions en partie désarmés et que nous savions qu’ils avaient du sang jusqu’au cou", a-t-il ainsi expliqué au quotidien. 

Auprès de Libération, Guillaume Ancel explique avoir interrogé Hubert Védrine sur ces livraisons d'armes, alors qu'il l'avait croisé en 2013 dans un salon du livre. "Je suis allé le voir et nous avons discuté poliment. Jusqu’à ce que je l’interroge sur ces livraisons d’armes. Il a alors brutalement mis fin à la conversation", raconte l'ex-officier. Une scène déjà vécue par une journaliste belge, Catherine Rossignol, qui avait interviewé Hubert Védrine en 2012 pour un documentaire consacré au Rwanda. Interrogé là encore sur les livraisons d'armes, l'ancien secrétaire général de l'Elysée avait mis fin à l'entretien. 

Le génocide rwandais, perpétré entre avril et juillet 1994, aurait fait près de 800.000 morts, essentiellement parmi la communauté tutsie. 

Adrienne Sigel