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Génocide au Rwanda: une note de la DGSE contredit la version française de l'attentat déclencheur

Une visiteuse regarde les portraits de victimes au mémorial du génocide à Kigali, le 29 avril 2018.

Une visiteuse regarde les portraits de victimes au mémorial du génocide à Kigali, le 29 avril 2018. - Yasuyoshi Chiba - AFP

Une note des services français de 1994, déclassifiée en 2015, pointe deux "extrémistes hutus" comme responsables de l'assassinat du président rwandais Juvénal Habyarimana. L'attentat est considéré comme l'un des déclencheurs du génocide et empoisonne depuis plus de 20 ans les relations entre Kigali et Paris.

Le site d'information Mediapart et Radio France ont publié mercredi 6 février des extraits d'une note des services secrets français qui, selon ces médias, a désigné, dès septembre 1994, deux "extrémistes hutus" rwandais comme les "principaux commanditaires" de l'attentat déclencheur du génocide au Rwanda en 1994. 

Dans leurs longues enquêtes, ces médias précisent que cette note de la Direction générale de la sécurité extérieure française (DGSE) "a été déclassifiée par le ministre (français) de la Défense le 17 septembre 2015" à la demande des juges d'instruction parisiens qui enquêtaient sur cet attentat.

"Ce document du renseignement français", en septembre 1994, "désigne deux extrémistes du régime, les colonels Théoneste Bagosora, ancien directeur du cabinet du ministre de la Défense, et Laurent Serubuga, ancien chef d'état-major des Forces armées rwandaises (FAR), comme 'les principaux commanditaires de l'attentat du 6 avril 1994'", affirment Mediapart et Radio France, qui s'interrogent: "les services de l'Etat (français) ne savaient-ils vraiment 'rien'?".

Le 6 avril 1994, le président rwandais est assassiné

L'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana, un Hutu, est considéré comme l'événement déclencheur du génocide qui fit 800.000 morts selon l'ONU, principalement parmi la minorité tutsi. Plusieurs massacres avaient déjà eu lieu avant cet assassinat, qui s'est produit dans un pays à la situation déjà bien complexe. 

Le colonel Bagosora fut reconnu comme l'un des principaux instigateurs du génocide. Il a été condamné à 35 ans de prison par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qu'il purge au Mali.

Laurent Serubuga, soupçonné d'implication dans le génocide par Kigali, "s'est installé en France dans les années 90", selon Mediapart et Radio France. La justice française a rejeté en 2014 la demande d'extradition de ce Rwandais vers Kigali. 

Théoneste Bagosora et Laurent Serubuga "se sont longtemps considérés comme les héritiers légitimes du régime (...) Leur mise à la retraite, prononcée en 1992 par le président Habyarimana, alors qu'ils espéraient obtenir le grade de général (...) a été à l'origine d'un lourd ressentiment et d'un rapprochement remarqué auprès de Mme Agathe Habyarimana, veuve du président et considérée souvent comme l'un des principaux cerveaux de la tendance radicale du régime", selon cette note citée par les médias.

"Une opération préméditée de longue date par les extrémistes hutus" selon la note

"Cette opération (l'attentat contre l'avion de M. Habyarimana) aurait été préméditée de longue date par les extrémistes hutus (...) L'assassinat de ministres de l'opposition modérée et de Tutsis, moins d'une demi-heure après l'explosion du Falcon présidentiel, confirmerait le haut degré de préparation de cette opération", ajoute la note citée.

 En France, une enquête ouverte en 1998 après la plainte des familles de l'équipage français de l'avion avait d'abord privilégié l'hypothèse d'un attentat commis par des soldats de l'ex-rébellion tutsi du Front patriotique rwandais (FPR), dirigé par Paul Kagame, devenu président en 2000.

Mais cette thèse a été fragilisée après un rapport d'experts en balistique, qui se sont rendus sur place et qui ont désigné le camp de Kanombe, alors aux mains de la garde présidentielle d'Habyarimana, comme zone de tir probable.

Un non-lieu en décembre 2018

Fin décembre 2018, l'enquête s'est terminée par un non-lieu, les magistrats instructeurs soulignant notamment "l'absence de charges suffisantes" contre les proches de Paul Kagame.

Sollicité par Mediapart et Radio France au sujet de cette note, l'ancien Secrétaire général de la présidence française au moment du génocide, Hubert Védrine, a déclaré: "c'est bien possible". "Il y avait des tas de notes, d'origines diverses envisageant les deux hypothèses (...)".

Ce mardi sur TV5 Monde, l'ancien Secrétaire général de l'Elysée a contesté avec virulence la note de la DGSE, s'interrogeant sur sa valeur, sa provenance et comment elle a été traitée à l'époque.

"Je pense qu'il serait temps que les médias français corrigent leurs manquements déontologiques sur les 20 dernières années", a-t-il estimé, jugeant que la presse ne présentait qu'une version de contestation par rapport à l'action de la France au Rwanda dans les années 1990.
Liv Audigane avec AFP