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Réchauffement: une base américaine de la guerre froide refait surface au Groenland

Glaces du Groenland. (illustration)

Glaces du Groenland. (illustration) - Kaet 44 - flickr - CC

La fonte des glaces révèle des endroits qu'on préférerait voir enfouis pour de bon. Ainsi, Camp Century, un site militaire construit par les Américains au nord-ouest de l'île est une catastrophe écologique à retardement.

Quand la guerre froide se rappelle à nous. Une équipe de chercheurs américains et canadiens met en garde dans le journal Geophysical Research Letters contre la catastrophe écologique à venir de Camp Century. Du nom de la base miliaire qui avait été construite sous la glace par le corps du génie de l'armée des Etats-Unis en 1959, en pleine guerre froide. Mais le déploiement de rampes de lancement de missiles balistiques dans l'épaisseur de la glace n'a pas tenu ses promesses. En 1967, les Américains ont fini par abandonner. Se fondant sur la certitude que les glaces de l'Arctique tiendraient close à jamais l'installation, une décontamination minimum fut ordonnée.

Le problème reste qu'à la faveur du réchauffement climatique le piège à basse température relâche petit à petit les matières censées y rester confinées. Une équipe binationale de scientifique des universités de Toronto (Canada) et de Boulder (Colorado, USA) a découvert que si rien n'est fait, des produits toxiques vont inéluctablement finir par se déverser dans l'océan Atlantique à la fin du siècle.

Le projet Ice Worm.
Le projet Ice Worm. © Goephysical Research Letters

Eaux usées, carburant et déchets radioactifs

Sous la calotte polaire qui s'épaissit chaque année par couches successives d'une neige qui ne fond jamais, les stratèges de l'époque pensaient que les vestiges de leur activité seraient à l'abri pour un bout de temps. Funeste erreur.

Situé à 200 km dans les terres de la base aérienne de Thulé, le site abritait le projet Ice Worm. L'idée était de creuser un tunnel de quatre kilomètres de long pour y stocker quelque 600 ogives nucléaires. Un site de lancement situé si prêt du territoire russe s'imposait comme un atout stratégique indéniable dans le contexte très tendu des années 60. Jusqu'à 200 soldats vont s'activer pour creuser les galeries d'un complexe alimenté par un réacteur nucléaire. Une source d'énergie que l'armée américaine a pris soin d'emporter avant de lever le camp. Du moins partiellement.

Car Camp Century est une décharge au ciel pour l'instant fermé par 36 m de glace, mais qui ne restera pas éternellement étanche. La zone autrefois sèche, car constamment gelée se réchauffe et s'humidifie petit à petit. Les glaces se fragilisent, se disloquent. L'inlandsis perd régulièrement en épaisseur. Les chercheurs estiment que sur le site même, 14 milliards de tonnes de glace ont été perdues entre 2007 et 2013. Selon le scénario de réchauffement le plus alarmiste, les produits toxiques pourraient s'écouler dans l'environnement à partir de 2090.

Mais de quoi parle-t-on au juste? Les 55 hectares du site recèlent bien des polluants. Ainsi 200.000 litres de fioul échappés de réservoirs usés et broyés par les glaces. Encore quelque 240.000 litres d'eaux usées. Comme l'enceinte de confinement du réacteur est aussi restée sur place, des déchets nucléaires devront aussi être évacués. Enfin, des PCB issus de générateurs et transformateurs pourraient constituer une autre forme de pollution, elle aussi malheureusement très durable.

Qui va devoir faire le ménage?

Qui doit nettoyer la zone? En toute logique, les Etats-Unis devraient s'en charger. L'article 11 du traité conclu en 1951 avec le Danemark pour son édification dispose que "tous les biens prodigués par le gouvernement des Etats-Unis d'Amérique et situés au Groenland demeurent la propriété du gouvernement des Etats-Unis d'Amérique (...) Ils pourront être retirés du Groenland sans aucune restriction, ou éliminés au Groenland par le gouvernement des Etats-Unis en accord avec les autorités danoises".

Mais tout n'est pas si simple. Les auteurs de l'étude soulignent qu'"eu égard à l'origine multinationale et multigénérationnelle de l'héritage de Camp Century, tout n'est pas clair et que les différents membres de l'Otan impliqués dans cette affaire feront valoir des responsabilités et des intérêts divergents.

Subsidiairement, Camp Century aura permis d'extraire des carottes de glace auxquelles les scientifiques se réfèrent encore aujourd'hui. Maigre consolation.