BFM Business

TOUT COMPRENDRE – Les conséquences de la crise des sous-marins australiens

L'annulation du contrat de sous-marins australiens et l'annonce du pacte Aukus entre les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie a provoqué la colère du gouvernement français. Jusqu'où pourrait aller ce conflit entre pays "amis"?

L'onde de choc de l'annulation d'une commande de 12 sous-marins à propulsion conventionnelle par l'Australie à la France s'est poursuivie tout le week-end. Mais surtout, c'est la commande passée aux Etats-Unis dans le cadre du pacte Aukus (Australia, United Kingdom, United States) sur la défense dans la zone indopacifique conclu sans en faire part à la France.

Pour Paris, c'est une double trahison de trois pays amis qui pourrait avoir des conséquences durables avec en menace sous-jacente un retrait de l'Otan pour privilégier une défense européenne sans les Américains. Les déclarations offensives lancées ces derniers jours par le gouvernement français sont un préambule à des discussions acérées.

Dans les prochains jours, Emmanuel Macron et Joe Biden doivent avoir une conversation téléphonique tandis que Jean-Yves Le Drian et le secrétaire d’État Antony Blinken doivent se rencontrer à New York à l'ONU. Enfin, un comité extraordinaire se tiendra chez Naval Group le 22 septembre pour préciser l'impact de cette annulation en termes d'emploi et de chiffre d'affaires et le montant des pénalités que devra payer le gouvernement australien.

• Quelles conséquences diplomatiques?

La rupture de contrat par l'Australie et l'annonce d'un contrat avec les Etats-Unis a déclenché un tsunami dans les relations diplomatiques entre pays "amis". Dès jeudi, le porte-parole du ministère des Armées parlait de "trahison" dans un tweet. La tension ne s'est pas calmée pendant le week-end. Samedi, sur France 2, Jean-Yves le Drian a fait preuve d'une colère froide.

"Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu mépris et rupture majeure de confiance", a déclaré le ministre à propos des Australiens.

Le quai d'Orsay a également annoncé le rappel des ambassadeurs aux États-Unis et en Australie "pour consultation". Par contre, les ambassades ne seront pas fermées comme certains ont pu le comprendre.

Il s'agit pour la France de "montrer à nos pays anciennement partenaires que nous avons un très fort mécontentement, qu’il y a vraiment une crise grave entre nous" a expliqué Jean-Yves Le Drian. L'Ambassadeur au Royaume-Uni n'a par contre pas été rappelé pour marquer le mépris de la France envers son partenaire historique.

"On connaît leur l'opportunisme permanent et dans cette affaire ils ne sont que la 5e roue du carrosse", a froidement lâché le ministre des Affaires étrangères sur France 2.

Qualifier l'Australie et les Etats-Unis "d'anciens partenaires" montre l'intensité de ce conflit et vise à faire comprendre à Joe Biden qu'il ne s'agit pas d'un simple coup de colère causé par la perte d'un contrat. Les conséquences iront-elles jusqu'à un retrait de l'Otan de la France? La question est d'autant plus ouverte qu'au 1er janvier 2022, la France prendra la présidence de l'Europe.

• Comment réagit Washington?

Dimanche, Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal a indiqué qu'un "échange téléphonique" était prévu dans les prochains jours entre le chef de l'État français Emmanuel Macron et le président américain, Joe Biden.

La presse américaine critique vivement si ce n'est le fond, mais la forme adoptée par Joe Biden en écartant la France de décisions géostratégique dans la région indopacifique. Le président se fait épingler une nouvelle fois après le départ d'Afghanistan des troupes américaines sans coordination avec les pays européens présents sur place.

Mais l'attaque qui a le plus heurtée Washington est la comparaison entre Joe Biden et Donald Trump lancée par Jean-Yves Le Drian: "La méthode Biden ressemble à celle de Trump. Les tweets en moins".

Jen Psaki, porte-parole de la Maison Blanche a vivement répliqué quand un journaliste lui a demandé ce que Biden pensait de cette comparaison.

"Biden n’en pense pas grand-chose et se concentre sur la sécurité dans la région indopacifique", a déclaré Jen Psaki.

Mais l'attaque a été saisie à la volée par l'équipe de Donald Trump. Sur Bloomberg, Michael Weil, ancien secrétaire d’État adjoint pour l’Europe, expliquait qu'en mettant le France hors-jeu, la Maison Blanche a "raté une énorme opportunité de montrer l’unité des alliés sur la Chine et nous avons plutôt donné à Pékin l’occasion de souligner les liens effilochés des États-Unis avec la France".

En attendant, les Américains tentent de faire baisser la tension comme le montre la déclaration repérée par Le Parisien de Linda Thomas-Greenfield, ambassadrice des États-Unis auprès de l’ONU:

"Les bons amis ont des désaccords mais c’est la nature de l’amitié. Parce que vous êtes amis, vous pouvez avoir des désaccords et continuer à travailler sur ces domaines de coopération" a-t-elle répondu à la France.

Un message qui vise a anticipé la rencontre entre le secrétaire d’État Antony Blinken et Jean-Yves Le Drian qui doivent se rencontrer dans les prochains jours à New York lors d'une réunion à l'ONU.

• Les Australiens avaient-ils informés la France?

Pour Scott Morrison, premier ministre australien, la France avait été prévenue d'une éventuelle intention de rompre le contrat de sous-marins. Le ministre de la Défense Peter Dutton estime que son pays a été "franc, ouvert et honnête" en rappelant que de nombreuses fois, son gouvernement a fait part de ses inquiétudes sur les risques de dépassement de budget et le retard.

La France dément néanmoins avoir été tenu au courant de la gravité de la situation. Rappelons que le gouvernement a qualifié ce revirement de "coup de poignard dans le dos". Dans un communiqué, Naval Group rappelle que ses équipes "en France comme en Australie, et celles de nos partenaires (...) ont donné le meilleur d’elles-mêmes" et affirme avoir "honoré tous ses engagements".

Le groupe industriel rappelle également que la négociation financière et juridique pour fixer la prochaine étape du contrat pour 2022 et 2023 était en discussion. "Le navire proposé correspondait à 100 % aux choix de la marine australienne, avant le renversement géopolitique annoncé", précise Naval Group.

Reste un point à éclaircir, le "plan B" évoqué en juin par le gouvernement australien qui précisait que les détails de ce projet étaient "classifiés". Lors d'une audition au Sénat Greg Moriarty, le plus haut fonctionnaire en charge du dossier au ministère australien de la Défense, disait :

"Il est prudent que la Défense envisage des alternatives si nous n'étions pas en mesure de poursuivre le projet. Prudent, le ministère élabore un plan d'urgence" en restant "absolument déterminé" à résoudre les problèmes avec Naval Group.

D'autant que la presse anglaise affirme que des négociations avec les Etats-Unis auraient démarré en mars, soit juste après la visite du PDG Pierre Eric Pommellet en Australie en février.

Paris a-t-il pris ces indications à la légère? En tout cas, les services de renseignement français ne semblent pas avoir fait remonter d'informations sur ce plan B aux détails classifiés qui a été annoncé publiquement. "On n'espionne pas ses alliés", a indiqué aux Echos un proche du dossier.

• L'avenir de Naval Group est-il menacé?

Quelles conséquences aura la rupture de ce contrat pour Naval Group? Moins qu'on ne l'imagine. Pour Bruno Le Maire, c'est d'abord une "rupture de contrat moral".

"Est-ce que c'est une catastrophe industrielle? Non. Ce n'est pas une catastrophe pour Naval Group qui peut absorber l'annulation de ce contrat qui représentait 10% de son chiffre d'affaires, 650 emplois d'ingénieurs; ils seront redéployés dans les autres activités de Naval Group: la construction du sous-marin d'attaque et préparation du nouveau sous-marin nucléaire lanceur d'engins", assure le ministre de l'Economie.

Dans son communiqué, l'industriel parle d'une "grande déception" et pas d'une catastrophe. En effet, si le montant total du contrat s'élevait à 56 milliards d'euros, dont 34 milliards pour la France, Naval Group était payé au fur et à mesure même si le contrat australien donnait une visibilité sur 20 ans avec la construction et la maintenance.

D'autre part, Naval Group dispose d'un carnet de commandes bien rempli. Il comprend la poursuite du programme Fremm (Frégate multi-missions), cinq frégates de défense et d'intervention (FDI), les fameuses cyber frégates, six sous-marins nucléaires d'attaque (SNA) Barracuda, des sous-marins lanceurs d'engins (SNLE) et aussi le porte-avion qui prendra la relève du Charles de Gaulle.

En termes d'emplois, cela va de "quelques dizaines" selon l’Unsa à "une centaine" selon la CGT qui réclame un plan de sauvegarde des emplois.

"Il n'est pas question que les salariés paient la facture", a déclaré à BFMTV Vincent Hurel, secrétaire général de la CGT Naval Group à Cherbourg.

Que fera le groupe des salariés recrutés en Australie et en France pour ce chantier? Parmi eux, une centaine d'Australiens qui sont venus s'installer à Cherbourg. Un comité extraordinaire se tiendra mercredi 22 septembre avec une intervention du PDG en visioconférence pour préciser l'impact et peut-être aussi le montant des pénalités qui devrait s'élever à plusieurs centaines de millions d'euros.

Pascal Samama
https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco