BFM Business

TOUT COMPRENDRE – Sous-marins australiens, comment la France a perdu le "contrat du siècle"

Cette nuit, les Australiens ont annoncé la rupture d'un contrat de 56 milliards d'euros avec la France portant sur 12 sous-marins pour signer avec les Américains.

Mercredi, l'Australie a annoncé la rupture d'un contrat avec Naval Group pour 12 sous-marins à propulsion conventionnelle pour un montant de 56 milliards d'euros. Sous la pression de Joe Biden, Canberra a finalement décidé de signer avec les Américains. Quelques éléments pour comprendre cette affaire qui marquera longtemps les relations des Etats-Unis, de l'Australie et de la Grande Bretagne avec la France.

· Que prévoyait le contrat?

Les discussions de ce contrat avec Naval Group ont démarré en 2016. Il porte sur 12 sous-marins à propulsion conventionnelle pour un montant de 26 milliards d'euros. Il s'agit de sous-marins de classe Attack dérivés des futurs sous-marins nucléaires français Barracuda. Ils doivent remplacer six sous-marins australiens de la classe Collins qui arriveront en fin de carrière en 2032.

La propulsion conventionnelle plutôt que le nucléaire était un choix de l'Australie qui désirait pouvoir naviguer partout dans le pacifique. En Nouvelle-Zélande, les sous-marins à propulsion nucléaire ne sont pas autorisés à pénétrer dans les eaux néo-zélandaises en vertu de la politique de 1984 relative aux zones dénucléarisées.

Signé en 2019, les Australiens n'ont eu cesse de discuter chaque détail de l'accord. Mais les deux parties étaient confiantes. En 2020, la ministre des Armées Florence Parly et celle de la Défense australienne Lynda Reynolds se disait "déterminées à travailler ensemble pour en faire un succès"

En 2021, le patron de l'industriel français, Pierre-Eric Pommellet, s'était rendu en Australie pour poursuivre les négociations. Il s'est engagé à ce que 60% de la valeur du programme revienne à l'Australie, une exigence de Canberra. Autre concession, la création de 2800 emplois dans ce pays pour la fabrication via 137 entreprises australiennes. La conception, en France, devait occuper 500 personnes.

· Comment et pourquoi il a été rompu?

Malgré la signature, les Australiens n'ont cessé de mettre la pression sur Naval Group, l'accusant notamment de prendre du retard et de dépasser le budget initial. En juin dernier, le Premier ministre Scott Morrison évoquait déjà un "plan B" en précisant que les détails étaient classifiés.

Lors d'une audition au Sénat, Greg Moriarty, le plus haut fonctionnaire en charge du dossier au ministère australien de la Défense, expliquait que par prudence son pays devait "envisager des alternatives si nous n'étions pas en mesure de poursuivre le projet" en précisant néanmoins que son gouvernement restait "absolument déterminé" à résoudre les problèmes avec Naval Group.

Mais depuis quelques jours, des fuites dans la presse australienne évoquaient la rupture du contrat au profit des Américains. Les Australiens opteraient pour des sous-marins à propulsion nucléaire de la classe Virginia.

Mercredi, cette option a été confirmée par l'Australie qui a annoncé la rupture du contrat avec Naval Group. Lors d'une vidéoconférence avec Borins Johnson, Premier ministre britannique, et Scott Morrison, Joe Biden, Président des Etats-Unis, a annoncé le pacte Aukus qui lie désormais les trois pays dans la région indopacifique. Ce pacte prévoit une collaboration des trois pays en matière de cyberdéfense, d'intelligence artificielle et de technologies quantiques. Mais le premier point de cet accord reste la vente de sous-marins américains à l'Australie.

· Une guerre des alliés?

L'intervention américaine dans ce contrat repose sur les tensions avec la Chine dans cette partie du globe. En dans cette situation, les Américains mobilisent leurs plus proches alliés réunis au sein des Five Eyes, l'alliance des services de renseignement de l'Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis

Mais les Etats-Unis remettent-ils ainsi en cause l’engagement de la France dans cette zone indopacifique? Paris juge que le choix américain, qui consiste à évincer ainsi un allié, marque une absence de cohérence géostratégique.

Jean-Yves Le Drian et Florence Parly rappelle que la France est la seule nation européenne présente en Indopacifique avec près de deux millions de ses ressortissants et plus de 7000 militaires, et qu'elle est aussi "un partenaire fiable qui continuera à y tenir ses engagements, comme elle l’a toujours fait".

Ce plaidoyer ne porte pas auprès de l’administration américaine même si le président américain fait mine de vouloir calmer le jeu avec Paris.

"La France a déjà une présence substantielle dans l'Indopacifique en tant que partenaire clé dans le renforcement de la sécurité et de la prospérité de la région. Les États-Unis se réjouissent de travailler en étroite collaboration avec la France et d'autres pays clés".

Ce discours ne trompe pas les experts. Sur Twitter, le spécialiste de la politique américaine, Corentin Sellin qualifie les explications de Biden de "lénifiantes": "Pour la présidence Biden, la priorité première de sa politique étrangère est la zone Pacifique et d’y contenir la Chine. Et cet intérêt national prime tout le reste, alliances inégales comprises."

Les Britanniques se trouvent dans une situation inconfortable vis-à-vis de la France. Londres assure ne pas vouloir "contrarier" Paris en scellant avec les Etats-Unis et l'Australie ce pacte de sécurité qui a conduit à la rupture du contrat.

"Nous n'avons pas l'intention de faire quoi que ce soit qui puisse contrarier les Français", a déclaré le ministre britannique de la Défense, Ben Wallace, sur la chaîne télévisée Sky News. "Les Français comptent parmi nos plus proches alliés militaires en Europe, nous sommes des forces assez importantes et comparables et nous faisons des choses ensemble".

· Quelle réaction de la France?

Le Premier ministre australien, Scott Morrison, tente de se justifier en expliquant que la rupture du contrat "n’est pas un changement d’avis, mais un changement de besoin".

Mais pour la France cet argument ne tient pas. Dans la nuit, le gouvernement a publié un communiqué: "C’est une décision regrettable, d’après leur communiqué conjoint, contraire à la lettre et à l’esprit de la coopération, qui prévalait entre la France et l’Australie, fondée sur une relation de confiance politique". On peut souligner ici tout le sens du recours à l’imparfait.

Dans la matinée de jeudi, Florence Parly, ministre des Armées, et Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, se sont montrés encore plus cinglants.

"En matière de géopolitique et de politique internationale, c'est grave", a dénoncé sur RFI Florence Parly, qui s'est également dite "lucide sur la façon dont les Etats-Unis traitent leurs alliés".

Jean-Yves Le Drian n'a pas non plus mâché ses mots. Délaissant le langage diplomatique d'usage, il estime que c'est un "coup dans le dos" de l'Australie. Il ajoute qu'en agissant de la sorte contre la France Joe Biden a pris une décision "brutale", à la "Trump".

Pour Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat, la France doit s'interroger "sur l’attitude récurrente de certains de nos alliés, qui se comportent plus comme des adversaires que comme des concurrents loyaux. Peut-être avons-nous été un peu innocents dans un monde qui ne l’est guère, et qui le sera encore moins demain".

"C'est un coup de poignard de l'Australie qui interroge sur la politique internationale menée par notre pays", a réagi auprès de l'AFP Benoît Arrivé, maire PS de Cherbourg-en-Cotentin (Manche), évoquant une "vraie déception industrielle et humaine", "une vraie claque à la politique étrangère française".

· L'Australie devra-t-elle verser des pénalités?

Se pose désormais la question des pénalités que l'Australie pourrait verser à Naval Group. Pour le moment, rien ne filtre sur ce sujet qui va devenir de plus en plus sensible.

La dénonciation du contrat devrait coûter plusieurs centaines de millions de dollars d'indemnités à Canberra, selon la presse australienne.

Florence Parly prévient que "toutes les voies" seront "étudiées" pour tenter de "limiter le plus possible les conséquences pour Naval Group".

"Il va falloir des clarifications. Nous avons des contrats. Il faut que les Australiens nous disent comment ils s'en sortent", a renchéri le chef de la diplomatie française, en réclamant des "explications" à l'Australie comme à Washington.

Pour Vincent Hurel, secrétaire général de la CGT Naval Group à Cherbourg, "l'échec de ce contrat aura des conséquences industrielles très modérées parce qu'il n'était pas assez avancé". Reste aussi à savoir ce que vont devenir les 500 emplois dont une "grosse centaine d'Australiens", actuellement occupés dans des activités liées à ce contrat.

· Quelles conséquences pour Naval Group?

Le coup est rude mais pas mortel, résume un observateur du secteur sous couvert d'anonymat. L'industriel français fait face à un creux à venir de son activité pour les navires de surface mais il dispose d'un "plan de charge solide sur les sous-marins", selon cette source.

Le contrat australien, sur lequel 650 personnes travaillaient en France essentiellement dans les bureaux d'étude, représente 10% du chiffre d'affaires de l'entreprise. Sa rupture, "c'est conséquent mais ça ne remet pas en cause l'avenir de Naval Group", estime-t-on au sein de l'entreprise.

L'industriel doit construire encore cinq sous-marins Barracuda d'ici 2030, prépare la conception des quatre futurs sous-marins lanceurs d'engins (SNLE3G) et du futur porte-avions nucléaire français.

Il construit également six sous-marins conventionnels pour l'Inde, quatre pour le Brésil et espère remporter de nouveaux contrats aux Pays-Bas et en Inde.

Benaouda Abdeddaim et Pascal Samama, avec agences