BFM Business

Infirmière, chauffeur de bus, enseignante... Ils expliquent pourquoi ils vont se mobiliser le 5 décembre

Les manifestations de 1995 à Paris.

Les manifestations de 1995 à Paris. - STF / AFP

Salariés du secteur privé ou de la fonction publique, ils manifesteront ou feront la grève ce jeudi 5 décembre. Et nous expliquent comment la réforme des retraites pourrait les toucher.

Enseignante, infirmière, chauffeur de bus, assistante administrative ou chaudronnier. Travailleurs du public ou du privé. Elles et ils manifesteront et feront grève ce jeudi 5 décembre contre la réforme des retraites. Et expliquent à BFMTV.com les raisons de leur colère.

Benoît*, chaudronnier aéronautique, 38 ans, manifestera Salaire mensuel net: 3000 euros Début de carrière à 17 ans

Benoît espère pouvoir partir en retraite à l'âge de 59 ans. S'il travaille de nuit, en trois-huit et a une famille nombreuse à nourrir, il se considère comme un "privilégié". Favorable à une uniformisation des systèmes de retraite, il plaide cependant pour que les choses "ne soient pas tirées vers le bas". Ce trentenaire considère que la future réforme est trop floue et ne prend pas suffisamment en compte les métiers pénibles. "J'ai des collègues de 58, 59 ans, pour eux, ça devient compliqué", témoigne-t-il pour BFMTV.com. "C'est un métier dur physiquement."

"Ce n'est pas pour moi que je veux manifester, c'est pour tous les autres. Je n'ai à me plaindre ni de mon entreprise ni de ma situation, au contraire. Mais je pense à ceux qui commencent à travailler tard, qui sortent de l'école à 25 ans, et je les plains. On demande à tout le monde de faire des efforts, mais comment se fait-il qu'un député qui n'a eu qu'un seul mandat puisse toucher une retraite de député à vie? Bien sûr, ce n'est pas ça qui va régler les finances, mais symboliquement, il faut faire le geste."

Cécile*, maîtresse de conférence en biologie moléculaire, 50 ans, manifestera Salaire mensuel net: 2900 euros Début de carrière à 28 ans

Cette universitaire qui a fait dix ans d'études, passé un concours "extrêmement sélectif" pour devenir enseignant-chercheur et toucher en début de carrière 1500 euros par mois regrette que "les règles du jeu changent en cours de route".

"Quand on entre dans la fonction publique, on sait que les salaires ne sont pas élevés. Dans le privé, je pourrais gagner deux fois plus. À la retraite, j'aurais pu espérer toucher 3000 euros par mois. Si c'est l'ensemble de ma carrière qui est prise en compte et non plus seulement les six derniers mois, sachant qu'il y a eu des interruptions pour élever mes enfants, je vais perdre un tiers, soit 800 à 900 euros de moins mensuels."

Selon cette quinquagénaire, les femmes fonctionnaires cadres seront les grandes perdantes de cette réforme. "Il y a déjà des injustices énormes entre les hommes et les femmes durant toutes nos vies professionnelles et cela va continuer à la retraite alors que le gouvernement ne cesse de parler d'égalité." Elle estime que les réformes successives sont en train de paupériser la société. "J'ai même racheté mes années de thèse mais j'ai calculé, il va falloir que je travaille jusqu'à plus de 67 ans. Pour mon mari, qui enseigne aussi à l'université et qui a commencé à travailler à 30 ans en raison de longues études, il devra travailler jusqu'à 73 ans."

"Je pense aux générations qui viennent après nous, à mes enfants. À ce rythme-là, ils ne partiront jamais en retraite. Et à ce rythme-là, il n'y aura plus de fonction publique. Qui voudra encore faire dix ans d'études pour gagner le Smic en début de carrière et à peine plus à la retraite? Il n'y aura plus personne pour former les jeunes."

Sabrina*, assistante administrative, 47 ans, manifestera Salaire mensuel net: 1750 euros Début de carrière à 25 ans

Cette quadragénaire est inquiète. Elle qui a eu trois enfants et a pris deux congés parentaux craint d'être pénalisée par la réforme des retraites. "À 62 ans (l'âge légal de départ, NDLR), je ne serai pas à taux plein, s'alarme-t-elle. En plus, je risque de perdre ma majoration de 10% du fait de mes trois enfants. Je vais aussi perdre six ans de cotisation (chaque enfant apportait huit trimestres à la mère, NDLR) puisque cela devrait disparaître avec la réforme. Cela signifie-t-il qu'il va falloir que je travaille jusqu'à 68 ans?"

En fin de carrière, elle espère parvenir à gagner 2000 euros par mois. "On va taper sur les mères de famille nombreuse qui ont travaillé toute leur vie, c'est très bas." Si tous les détails de la réforme n'ont pas encore été précisés, elle estime néanmoins que "les signaux ne vont pas dans le bon sens".

"On parle d'une retraite minimum de 1000 euros pour ceux qui ont travaillé toute leur vie. Mais c'est aberrant! Avoir travaillé toute sa vie et toucher 1000 euros de retraite? Et ceux qui n'ont pas travaillé toute leur vie, que toucheront-ils? Cela n'incite pas du tout les gens à bosser."

Anne*, 42 ans, enseignante, fera grève Salaire mensuel net: 1700 euros Début de carrière à 24 ans

Cette professeure d'histoire-géographie n'envisage pas de faire classe à plus de 60 ans. "Deux collègues proches de la retraite viennent de craquer", témoigne-t-elle. "Il va falloir enseigner jusqu'à 67, 68 ans? Je crois que les gens ne se rendent pas bien compte de ce que représente le métier d'enseignant. Déjà, un repas de famille avec 20 personnes autour de la table c'est quelque chose, alors faire classe devant 36 élèves et en changer toutes les heures... Cela me paraît impossible."

Alors que les enseignants français gagnent 22% de moins que la moyenne des pays développés en milieu de carrière et qu'une étude a montré que leur pouvoir d'achat a baissé de 20% en vingt-cinq ans, Anne craint que la réforme ne provoque une baisse d'un tiers de sa retraite. "On gagne moins en activité et en plus nos retraites vont diminuer, c'est alarmant."

Léa Duflos-Bourgeois, 32 ans, infirmière, fera grève Salaire mensuel net: 1900 euros Début de carrière à 18 ans

Cette jeune femme qui a travaillé dans différentes structures ainsi qu'en tant qu'infirmière libérale considère qu'un système universel de retraite - comme annoncé par le gouvernement - serait injuste. "J'ai travaillé de nuit, seule, pour m'occuper de 27 personnes âgées", se souvient-elle. "J'estime avoir droit à une autre retraite qu'une personne qui aurait passé sa vie derrière un bureau et serait rentrée tous les jours chez elle à 17 heures. Sinon, je n'ai plus aucune raison de m'abîmer la santé au boulot."

Pourtant, la retraite, elle n'y croit plus. "Je le vois bien avec mes parents, ma mère était dans la fonction publique territoriale et mon père dans le privé. Ils ont perdu quasiment la moitié de leurs revenus." Avec son mari, ils mettent tous les mois un peu d'argent de côté en prévision de leurs vieux jours. "Quand on voit que certains touchent des pensions de 400 euros, ce n'est pas ça la retraite."

Philippe*, 54 ans, chauffeur de bus à la RATP, fera grève Salaire mensuel net: 2000 euros Début de carrière à 16 ans

Philippe conduit des bus à Paris depuis près de vingt ans. Mais avant d'entrer à la RATP, ce quinquagénaire a travaillé dans la restauration. "J'ai passé vingt ans en cuisine. J'ai eu des patrons qui ne m'ont pas toujours déclaré à l'Urssaf et mes années d'apprentissage ne seront pas prises en compte", témoigne-t-il pour BFMTV.com.

Il n'accepte pas qu'il lui soit reproché de bénéficier à la RATP d'un régime privilégié. "Parfois, vous commencez avant 5 heures du matin. Et le service, il faut l'assurer 365 jours par an. Je peux vous dire que quand vous finissez votre journée, vous êtes lessivé." Il reconnaît cependant que lorsque les agents partaient en retraite à 50 ans (ce qui était possible avant la réforme de 2010, NDLR), au regard de la pénibilité d'autres métiers, ce n'était pas "juste".

"Je devrais pouvoir être à la retraite à 62 ans. Si j'ai la santé, ça ira, mais je ne sais pas dans quel état je serai. Il faut faire une réforme des retraites, mais il faut la faire de manière progressive. On ne va pas, du jour au lendemain, nous dire qu'il va falloir travailler plus longtemps pour gagner moins."

Philippe a aussi travaillé à son propre compte pendant une dizaine d'années. C'est pour cela que, bien qu'il fasse grève, il ne souhaite pas que le mouvement se prolonge et "se transforme en conflit". "J'avais mon restaurant et j'ai subi la grève de 1995. Le conflit a duré un mois, il y a des artisans et des commerçants qui ont dû déposer le bilan. Personne n'a envie de bloquer le pays, un mois sans activité ce serait horrible pour eux." Il se montre également compréhensif vis-à-vis des personnes qui auront des difficultés à voyager ce jeudi. "On les voit tous les matins et on les emmène sur leur lieu de travail. Ils viennent de loin, ces gens, de banlieue. Ils n'ont pas le choix."

Sans la réforme, il espère pouvoir toucher une pension aux environs de 1450 euros, "c'est déjà pas mal". Mais aujourd'hui, "une fois que j'ai payé toutes les charges, il me reste 300 euros pour vivre".

"Pourtant, me priver, je sais faire. Je n'ai pas de voiture, je suis locataire, je fais mes courses à Lidl et j'ai un abonnement téléphonique à 2 euros. À un moment, il va falloir donner aux gens de l'espoir. On finit même par se demander si ça vaut le coup de travailler."

Tous les prénoms marqués d'une* ont été modifiés afin de préserver l'anonymat des personnes qui témoignent.

Céline Hussonnois-Alaya