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Du Caucase au Portugal, les frasques de Gérard Depardieu racontées en BD

Détail de la couverture de "Gérard", de Mathieu Sapin

Détail de la couverture de "Gérard", de Mathieu Sapin - © Sapin/Dargaud 2017

ENTRETIEN - Après la campagne présidentielle, puis le mandat de François Hollande, Mathieu Sapin retrace dans sa nouvelle BD cinq années passées dans les pattes de Gérard Depardieu.

Mathieu Sapin a dessiné le tournage de Gainsbourg de Joann Sfar, il a dévoilé les coulisses de Libération, il a suivi la campagne présidentielle, puis le début du mandat de François Hollande. Rien, pourtant, ne l’avait préparé à passer cinq ans dans les pattes de Gérard Depardieu. Dans son dernier album, Gérard, paru vendredi 17 mars, Mathieu Sapin retrace les frasques de l’ogre du cinéma français du Caucase au Portugal en passant par sa maison de la rue du Cherche-Midi à Paris.

D’un ton ironique, Sapin raconte le quotidien de Depardieu, tout en dévoilant une part plus intime de l’acteur, comme son rapport à la mort et à la solitude. De son portrait dessiné émane une tendresse. Sapin le dit, ce livre est une déclaration d’amitié. Objectif atteint: selon lui, Depardieu "n’a pas mal aimé" la BD. Gérard, c’est aussi l’occasion pour Sapin de se livrer davantage que dans ses récits précédents, et de lever un coin du voile sur sa méthode de travail. BFMTV.com l’a rencontré dans son atelier parisien. Il a accepté de commenter quelques planches de son album.

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- © © Sapin/Dargaud 2017

La rencontre

"Le salon de Depardieu est un endroit frappant. C'est d'autant plus drôle qu'il dit qu'il s'en fout, qu’il veut vendre sa maison. Quand on arrive chez lui, on ne peut être que saisi. J’ai rarement vu un endroit aussi fabriqué sur mesure pour quelqu’un. La moindre poignée de porte, la cheminée… ont été dessinées pour lui par des artistes. Ce n’est pas courant. Et le tout avec un goût très particulier: ce n’est ni classique, ni moderne. C’est vraiment comme un écrin. Et un bric-à-brac: comme il le dit, il déteste accrocher. Des œuvres inestimables sont posées en vrac au sol: un Odilon Redon, des Picasso… Je ne pouvais pas faire rentrer tout cela dans une case, cela n’aurait eu aucun sens. A moins de faire une double page. C’est peut-être aussi un peu paresseux: en BD, si on dessine une fois le décor, cela nous permet d’en glisser seulement des aperçus dans les pages suivantes.”

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- © © Sapin/Dargaud 2017

La douche

"Cette scène ne s’est pas déroulée au bout d’une semaine, mais dès le premier jour à Bakou (Azerbaïdjan). Je l’avais croisé brièvement chez lui, entouré de monde. On s’était à peine parlé. Quelques jours plus tard, je le rencontre vraiment et la première chose qu’il me propose est de nous rendre à la piscine de l’hôtel. Je me suis rendu compte plus tard que c’était une manière, pour lui comme pour moi, de se mettre à nu. Depardieu entretient avec son corps un rapport compliqué: il ne s’aime pas, mais en même temps il ne se cache pas. Je n’ai pas l’impression de m’être moqué de lui dans la BD. Les retours que j’ai eus - et notamment de lui - est que c’est une déclaration d’amitié. C’est aussi lui qui se donne de cette manière. A la fin, lorsqu’il est en fauteuil roulant à l’aéroport de Moscou, il me dit: 'Si tu fais une BD, il faut montrer ça aussi.' Je suis naturellement assez ironique, c’est vrai, mais j’ai été touché par Depardieu. Je crois que dans la BD transparaissent la fragilité, la sensibilité et aussi l’intelligence de Depardieu. C’est effectivement délicat: il m’a dit aussi de raconter ses conneries. Ce qui m’intéresse, c’est montrer Depardieu au naturel, montrer qu'il est bien plus compliqué que l’image que le public a de lui. J’essaye d’être plus juste qu’objectif. Je n’ai revu aucun de ses films pendant le temps où j’étais avec lui. C’est seulement maintenant que j’en revois. Je n’avais pas envie de faire un album pour raconter quel grand acteur il est."

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- © © Sapin/Dargaud 2017

Les mots de Depardieu

"Je ne voulais pas dessiner une succession de scènes de ce voyage au Caucase. J'ai choisi une mosaïque pour montrer la contradiction de Depardieu. Une de mes difficultés a été de trier ce qu’il m’a dit: il parle beaucoup, tout le temps, et c’est à chaque fois marrant. Il y a eu des moments compliqués, où j’ai dû me rappeler une phrase, sans réussir à retrouver exactement ce qu’il m’avait dit. Depardieu a une manière de parler très particulière, très créative, qui est impossible d’inventer. Il a des formulations que je n’ai jamais entendues ailleurs. Ce n’est pas quelqu’un qui reprend des tics de langage. C’était important qu’on l’entende. J’ai uniquement raconté les événements auxquels j’ai assisté. C’est pour cette raison que je me représente beaucoup. Cela vient aussi du fait qu’il ne vous laisse pas tranquille. Comme dans la scène de la douche. C’est un album où j’ai aussi enlevé beaucoup de scènes qui étaient, selon mon éditrice, redondantes ou des fausses pistes. Gérer le temps que je passe sur telle histoire et décider à quel moment j’arrête l’album ont aussi été compliquées. Ce n’est pas lui qui m’a dit d’arrêter. Au contraire. C’est un peu comme un long repas. Au bout d’un moment, il faut arrêter de bouffer. Cela demande aussi une grande confiance de l’éditeur, à qui je demande de ne pas me fixer de date de sortie. J’ai besoin de prendre le temps nécessaire pour comprendre un sujet. J’ai assisté à plein d’événements que je n’ai finalement pas mis dans le livre - comme le tournage de Saint-Amour [comédie de Kervern et Delépine où Depardieu joue un agriculteur, NDLR] -, parce qu’ils n’étaient pas indispensables."

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- © © Sapin/Dargaud 2017

Dessiner Depardieu

"C’est rigolo, parce que, quand je suis allé le voir pour lui donner l’album, je lui ai apporté aussi le présentoir de la BD pour les libraires. En retournant récemment chez lui, je me suis rendu compte qu’il l’avait mis sur sa table! (rires) C’est sans doute le signe que son image dessinée ne le dérange pas. Dans l’album, il dit qu’il en a marre de se voir, même en BD. Et à la fin, il dit: 'la BD, c’est la seule manière acceptable de me voir'. Je pense que le juste milieu est qu’il est plus facile pour lui de se voir en dessin qu’en vidéo, parce que ce n’est pas exactement lui. Depardieu est beaucoup plus facile à dessiner que d’autres personnages. Ce n’est pas une caricature. Je l’ai beaucoup dessiné dans des carnets d’observation. C’est ainsi que j’ai fini par l’attraper. C’était pareil avec Hollande. C’est vraiment le dessin d’observation qui permet de comprendre quelqu’un et de se l’approprier. J’ai réalisé beaucoup de photos et de films, mais ils ne m’ont pas servi, parce que je voulais travailler de mémoire. C’était moins le cas dans le livre sur l’Elysée, où je voulais être plus analytique, plus didactique: les décors devaient être fidèles. Dans Gérard, je m’intéresse à une personne, les décors n’ont pas besoin d’être exact."

Gérard. 5 ans dans les pattes de Depardieu, Mathieu Sapin, Dargaud, 160 pages, 19,99 euros.

Jérôme Lachasse