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Un réalisateur filme les tirs qu'il reçoit des CRS lors d'une manifestation, l'IGPN saisie

Les CRS font face à la caméra de Joël Labat, le 17 mai 2016 à Paris.

Les CRS font face à la caméra de Joël Labat, le 17 mai 2016 à Paris. - Capture d'écran de la vidéo de Joël Labat, via Reporterre.

Le réalisateur Joël Labat voulait capturer l'air du temps et du mouvement social actuel. C'est pourquoi, le 17 mai dernier, il a accompagné les manifestants opposés à la loi Travail. Sa caméra lui a alors valu d'être pris pour cible de tirs de grenades lacrymogènes de la part de CRS.

Les films et documentaires que tournent Joël Labat ont bien souvent un contenu engagé. Et la vidéo que l'opérateur de "La mécanique des flux" (réalisé par sa femme Nathalie Loubeyre) a filmée le 17 mai dernier lors de la manifestation parisienne contre la loi Travail fait déjà naître le débat.

On y voit un jeune homme se faire empoigner puis évacuer manu militari par des policiers en civil mais casqués puis le vidéaste lui-même être l’objet de tirs de grenades lacrymogènes. Joël Labat se trouve alors place Denfert-Rochereau avec les manifestants et les forces de l’ordre.

La scène est aussi surréaliste que confuse

La scène est très confuse, comme nous le raconte Joël Labat: "A ce moment-là, tout le monde fait un peu n’importe quoi. Un homme traverse le champ d’un air débonnaire. C’est surréaliste." Les images qu’il capte alors ont de quoi frapper les esprits. D’ailleurs, c’est en les visionnant plus tard qu’il découvre des détails qui lui avaient échappé dans le feu de l’action, comme l’arrestation du jeune homme.

Sur le moment, les choses vont tellement vite qu’il ne comprend même pas que lui et sa caméra sont bientôt pris pour cible par les CRS: "J’étais très naïf. C’est uniquement parce que j’ai senti l’impact sur ma jambe que j’ai compris qu’on me tirait dessus." Un manifestant crie alors aux forces de l’ordre: "Tir tendu, c’est interdit!", avant qu’un nouveau tir de grenade lacrymogène parte dans leur direction. 

Un dépôt de plainte chaotique

Ce que la vidéo ne peut montrer en revanche, c’est la plainte que va déposer Joël Labat dans les locaux de l’Inspection Générale de Police Nationale (IGPN) le 23 mai. Il expose une première fois ses images à deux officiers qui lui disent qu’ils vont en parler à leur hiérarchie puis lui demandent d’aller les attendre à côté. Là, il croise un jeune homme venu porter plainte avec sa mère pour des faits survenus lors du même mouvement social… il s’agit de la personne rudement saisie par les policiers dans la vidéo: "Si j’avais voulu inclure cette scène dans une fiction, on aurait dit que j’étais allé trop loin!", s’amuse Joël Labat.

Le second entretien avec le personnel de l’IGPN (qui, contactée, ne nous a pas encore répondu) a quelque chose de chaotique. L’inspectrice qui reçoit Joël Labat, qualifie la vidéo de "beau montage" mais lui assure qu’il ne peut porter plainte sur cette base. Elle lui suggère de déposer une main courante. Le réalisateur accepte mais sur les conseils de son avocat maître Raphaël Kempf, qu’il joint alors au téléphone, veut ajouter au procès-verbal que s’il dresse une main courante c’est parce qu’on a refusé d’enregistrer sa plainte.

L’inspectrice se braque devant cette proposition: "Je lui ai ensuite passé mon avocat et elle lui a parlé pendant quinze à vingt minutes. Il lui a dit que si elle persistait, il pourrait aller jusqu’à envoyer un fax au Procureur de Paris." L’argument fait mouche et Joël Labat peut alors déposer sa plainte. Pas encore de nouvelles depuis lors, et Joël Labat avoue attendre peu de choses de sa démarche.

"Nous allons tout faire pour que la plainte ne soit pas enterrée"

Son avocat, Raphaël Kempf, n’est pas étonné de la tournure des événements: "C’est moi qui lui avais conseillé d’aller à l’IGPN directement, c’était la meilleure solution, bien que je sache que les gens ne sont pas toujours bien reçus en pareil cas." Moins fataliste que son client, il ajoute:

"Avec ce dépôt de plainte et l’enquête qui va être diligentée, nous attendons de l’IGPN qu’elle identifie l’auteur de ce tir et établisse les responsabilités. Les policiers éventuellement mis en cause pourront alors s’expliquer. Nous allons tout faire pour que la plainte ne soit pas enterrée." 

Selon lui, celle-ci pourrait bientôt être qualifiée de "violences en réunion avec une arme par personne dépositaire de l’autorité publique".

R.V