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Ces parents qui partent en vacances sans leurs enfants

Un couple en vacances - Image d'illustration

Un couple en vacances - Image d'illustration - Christof Stache-AFP

Ils réservent une partie de leurs congés pour partir à deux. Pour certains parents, les vacances se font aussi sans leurs enfants.

Plus besoin de quitter précipitamment la piscine pour le goûter de l'aîné ou d'interrompre la balade à l'heure de la sieste du petit dernier. Pour ces parents qui partent sans leurs chérubins, les vacances ont un petit goût de liberté. Selon un sondage réalisé par Harris interactive en 2014, plus de la moitié des Français sont déjà partis en voyage sans leurs enfants. 

À quelques jours de son départ dans les Cyclades, en Grèce, Pauline a "hâte". C'est la première fois qu'elle met les voiles avec son conjoint une semaine sans leurs deux enfants de 6 ans et 1 an, qui resteront chez leurs grands-parents dans le Sud de la France. 

"On a un peu hésité mais on a besoin de recharger les batteries. Et puis on part avec trois couples sans enfant, on n'avait pas envie d'envier nos amis au bord de la piscine. On se voyait déjà courir dans tous les sens", confie cette journaliste parisienne à BFMTV.com. 

Préserver son couple

Une tendance relativement nouvelle, remarque Anne-Marie Lazartigues, psychiatre et thérapeute de couple à Paris. "Cela fait quelques années que j'en entends parler dans mon cabinet, indique-t-elle à BFMTV.com. Chez les couples entre 35 et 45 ans, les vacances ne sont plus seulement un moment réservé aux enfants."

La plupart d'entre eux envisagent ces voyages entre adultes sur une courte durée. Mais certains voient les choses en un peu plus long. À l'exemple de Thibaut, commercial dans une entreprise du numérique. Avec sa compagne, ils s'offrent tous les ans une dizaine de jours sans leurs deux enfants âgés de 3 ans et 6 ans. Cette année, ils se sont envolés pour Punta Cana, en République dominicaine, mais il y a aussi eu Oman ou encore un séjour à la montagne.

"C'est quelque chose qui a été établi dès le début, après la première année de notre aîné, confesse-t-il à BFMTV.com. Notre quotidien est dédié aux enfants, il faut faire attention à ce que le couple n'en pâtisse pas. Cela permet de se retrouver mais aussi de se préserver. Et ça fait du bien."

Une formule possible grâce aux grands-parents. "Nous avons la chance qu'ils résident eux-aussi en région parisienne. Ils sont tout à fait intégrés à notre vie, grâce à eux on a pu garder du temps à deux." Ils leur confient également quelques week-ends durant l'année et une semaine l'été lorsque les parents sont au travail. Des habitudes bien installées qui permettent aux enfants de les quitter en douceur et sans larmes.

"On ne leur ment pas, tout cela se fait dans la transparence, poursuit Thibaut. On leur explique que nous partons en vacances mais que eux aussi partent en vacances chez leurs grands-parents. On les appelle une à deux fois pendant le séjour et au retour on leur raconte ce qu'on a fait, eux aussi nous racontent leur semaine et tout le monde est content."

Un nouvel idéal

La psychiatre Anne-Marie Lazartigues analyse ces vacances sans enfants comme le pendant d'un nouvel idéal. "Avant, l'idéal social était de se consacrer à sa famille. Aujourd'hui, il est de parvenir à concilier vie professionnelle, vie de couple, vie de parents mais aussi sa propre vie amicale et ses activités sportives ou culturelles." 

Des vacances sans enfant permettraient ainsi de redonner au couple le temps qui lui fait défaut au quotidien. Sans compter que ce nouvel idéal va de pair, selon cette psychiatre, avec une aspiration plus personnelle.

"Ces adultes ne sacrifient plus leur temps personnel pour leur couple, ajoute-t-elle. On leur a dit plus jeunes qu'ils devaient se réaliser. Ils vivent donc dans cette recherche d'épanouissement. Et puis c'est aussi l'illustration d'un désir de continuer à faire ce que l'on faisait avant d'être parent."

C'est le cas d'Anna, qui avait formé le projet dès sa grossesse de faire un grand voyage dans l'année suivant la naissance de son premier enfant. Elle s'envolera mi-août pour les États-Unis avec son conjoint mais sans leur petite fille de 5 mois.

"C'est l'ouest américain, il va faire chaud, on va faire beaucoup de voiture, elle sera bien mieux avec ses grands-parents à la campagne, explique-t-elle à BFMTV.com. Après six mois à pouponner, ce sera bien de retrouver quinze jours de liberté."

Timidement se développent ainsi des séjours "adults only" -différents des séjours libertins ou naturistes. Encore à l'état embryonnaire en France, la tendance est déjà bien marquée chez les Britanniques ou les Allemands. Clubs, hôtels, campings sans enfants pour profiter des joies de la piscine sans cris ni éclaboussures.

"Cela s'adresse avant tout aux personnes qui prennent des vacances en même temps que les familles, souvent durant les deux mois d'été, mais qui ne souhaitent pas être au milieu de ces vacanciers", assure à BFMTV.com René-Marc Chikli, président du Syndicat des entreprises de tour operating. "Mais dans la mentalité française, ce n'est pas encore bien établi et cela reste une niche." Avec des destinations principalement à l'étranger: les Canaries, la Grèce, les Baléares ou la Tunisie.

Culpabilité et parents "indignes"

Pour le sociologue Bertrand Réau, ces vacances sans enfants sont le reflet de mutations profondes de la société. "Les structures familiales sont transformées: le taux de divorce est important, à cela s'ajoute l'augmentation des résidences alternées, analyse-t-il pour BFMTV.com. Les familles se recomposent." 

D'autant que si certains sont tout à fait à l'aise à l'idée de prendre du bon temps sans leur progéniture, ce n'est pas le cas de tous les parents. Selon la même étude Harris interactive, deux Français sur dix n'envisagent pas une seule seconde de s'envoler sans leurs chérubins, entre la difficulté de trouver une personne de confiance pour les garder, le coût que cela engendre et la crainte de passer pour des parents "indignes".

Reste que cet idéal de concilier vie personnelle, professionnelle et familiale n'est pas toujours compatible avec la réalité du quotidien. "Entre le travail, les amis et les loisirs, certains culpabilisent de ne pas passer assez de temps avec leurs enfants, observe la psychiatre Anne-Marie Lazartigues. D'autres s'imposent l'idée selon laquelle ils doivent à tout prix profiter de leurs enfants en vacances et se retrouvent dans une situation impossible. Car ils ont besoin de souffler: en témoignent le succès des clubs qui proposent des activités aux plus jeunes toute la journée."

Ce n'est pas le cas de Pauline, qui culpabilise "assez peu" de cette semaine à venir en Grèce mais remarque néanmoins que ce projet de vacances sans enfants en a surpris plus d'un. "Ce n'est pas vraiment un reproche mais je vois bien que cela suscite de l'étonnement dans le regard, comme si on me disait 'mais tu ne les vois déjà pas de l'année?' Je crois que c'est surtout une question de génération et puis certains parents prennent des nounous, à chacun son organisation." Anna aussi a été confrontée à l'incompréhension de son entourage mais à trois semaines du départ, elle n'a aucun regret.

"Je vois bien que mon grand-père a l'air de penser que ce n'est pas une bonne idée. On nous demande si on est sûr de nous, les gens ne nous comprennent qu'à moitié et on passe pour des parents indignes. Parfois je me dis que ça va être long et difficile, mais on l'assume. Et puis je serai très très heureuse de la retrouver."

Des ressources suffisantes

Une diversification de formules de vacances qui n'est possible qu'à certaines conditions, pointe Bertrand Réau, auteur de Sociologie du tourisme.

"Cela varie beaucoup selon les profils sociaux. Les parents des classes les plus populaires n'ont pas forcément les moyens d'envoyer leurs enfants en vacances et de partir seuls de leur côté. Car il faut à la fois des ressources familiales et financières pour pourvoir partir et faire garder les enfants."

Des vacances qui sont loin d'être anecdotiques, résume le sociologue. "On ne peut pas séparer le quotidien de l'extra-quotidien. Les vacances s'inscrivent dans l'ensemble des usages sociaux: ce que l'on fait de ce temps est un enjeu politique et culturel majeur. Découvrir de nouvelles villes, de nouvelles activités, rencontrer de nouvelles personnes ou ne pas partir en vacances: alors que c'est le cas pour un peu plus de 40% de la population, on peut s'interroger sur ce que cela peut produire ou entretenir comme inégalités."

Céline Hussonnois-Alaya