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Nouveau groupe à l'Assemblée: pourquoi les "grondeurs" de LaREM ne sont pas les frondeurs du PS

De par son ampleur relative, ses doléances et, surtout, son mode d'action, le groupe Écologie Démocratie Solidarité se distingue nettement des socialistes qui avaient sanctionné la politique menée par le prédécesseur d'Emmanuel Macron.

Le chiffre est beaucoup plus modeste que celui évoqué la semaine dernière. De jour en jour, les dissidents de la majorité prêts à rejoindre un nouveau groupe parlementaire ont vu leur effectif fondre comme neige au Soleil. Sur les 17 du groupe Écologie Démocratie Solidarité, seuls 7 proviennent de La République en marche. Pour eux, l'acte de rupture est réel, quand bien même il s'avère plus relatif que prévu. 

L'événement et les soubresauts qui l'ont précédé ne sont pas de nature à bouleverser les équilibres politiques au sein de l'Assemblée nationale. D'aucuns y décèlent toutefois des ressemblances avec le phénomène des "frondeurs" du Parti socialiste, qui ont participé au déraillement du quinquennat de François Hollande. Pourtant, bien des aspects distinguent ces deux opérations politiques. 

  • Le mode d'action

C'est la distinction la plus évidente: là où la quarantaine de députés PS opposés à la politique mise en œuvre par François Hollande et Manuel Valls avaient choisi, eux, de demeurer au sein de la majorité, les 17 du groupe EDS actent leur rupture de façon plus officielle. Et ce, d'autant plus que la plupart d'entre eux avaient déjà soit quitté, soit été exclus du groupe LaREM au cours des trois dernières années. 

"C'est ce qui me paraît être le plus intéressant", déclare de but en blanc Christian Paul, l'un des chefs de file des frondeurs de la précédente législature. 

"Ils créent un groupe à part entière, donc de ce point de vue on pourrait penser qu'ils vont plus loin dans la transgression. Nous ne l'avions pas fait, car on a longtemps pensé qu'on arriverait à faire bouger les choses de l'intérieur du groupe. Et nous étions tous issus d'un parti avec des décennies d'existence et un cadre de combats politiques. Eux viennent d'un appareil politique, celui d'En Marche, dont la transparence apparaît de plus en plus nettement", développe l'ex-député de la Nièvre auprès de BFMTV.com. 

En définitive, le jusqu'au-boutisme des "grondeurs" de la macronie est largement le fruit de leur parcours politique précoce. Et, aussi, de la configuration assez hétéroclite de la majorité dès le début du quinquennat. Il reste à voir s'ils pousseront la logique au point de voter contre un budget ou en faveur d'une motion de censure. Quoi qu'il en soit, leur mode opératoire leur permettra, groupe autonome aidant, à obtenir davantage de temps de parole au Palais-Bourbon. "Ce sera d'un chiant", soupire un cadre LaREM.

  • Le nombre

L'autre élément qui différencie les deux phénomènes de façon apparente, c'est leurs ampleurs respectives. Sur les 60 parlementaires qui ont apporté leur contribution à la plateforme "Le jour d'Après", ce n'est finalement qu'une petite minorité qui a franchi le pas. Parmi elle se trouvent les députés marcheurs Guillaume Chiche, Émilie Cariou, Aurélien Taché et Cédric Villani. Sur les 17 d'EDS, l'essentiel (9) sont donc d'anciens LaREM, qui étaient non-inscrits ou partis au groupe Libertés et Territoires. 

Ce faible effectif, identique à celui du groupe La France insoumise, a pour conséquence d'atténuer l'impact de la "transgression" ainsi commise.

"Par rapport aux codes de la Ve République, ils vont relativement loin, mais ça veut aussi dire que les codes en question ont vacillé parce que les partis n'ont plus la même capacité d'action", décrypte Christian Paul. 

Cela est d'autant plus vrai qu'avec neuf groupes, cette législature est de loin la plus morcelée de l'histoire de notre régime. En revanche, le groupe LaREM, lui, n'a perdu sa majorité absolue que d'un seul siège, passant donc de 295 à 288. Il pourrait en plus récupérer rapidement la majorité absolue si la future suppléante d'Olivier Gaillard (ex-LaREM, qui devrait quitter son poste de député pour devenir maire), rejoint les rangs des marcheurs.

S'y ajoutent les 46 députés MoDem, solidement arrimés à la macronie, tout comme les 9 estampillés Agir, qui appartiennent au groupe UDI. De quoi aboutir, sur le papier du moins, à une force parlementaire de plus de 340 sièges, soit largement de quoi faire passer l'essentiel des textes préparés par le gouvernement.

À titre de comparaison, François Hollande disposait d'un bloc majoritaire plus faible numériquement. Le groupe radical, qui représentait une force d'appoint pour le PS, ne comptait que 18 membres. Quant au groupe écologiste initialement allié à la majorité, il est entré en dissidence à partir de l'arrivée de Manuel Valls à Matignon et s'est dissout en cours de mandature. Qui plus est, les frondeurs sont allés au bout de leur logique en signant une motion de censure qui a bien failli être soumise au vote: seules deux signatures ont manqué, épargnant au gouvernement le risque de se voir renverser par ses propres troupes. 

"Il y avait une logique de baronnies au PS", reconnaît par ailleurs Jean-François Debat, secrétaire national du parti et maire de Bourg-en-Bresse. "Le poids politique ex ante des frondeurs socialistes n'était pas le même que ceux d'En Marche. Après, aujourd'hui, il n'y a plus besoin d'avoir 25 ans de carrière pour avoir du poids. Et je pense que certaines de ces personnalités peuvent devenir des points d'ancrage pour d'autres élus insatisfaits de Macron."
  • Les doléances

Dans ses fondements mêmes, la raison d'être de ce neuvième groupe diffère de ce qui a incité les frondeurs du PS à entrer dans une forme de guérilla interne.

"Personne ne peut reprocher à Macron de ne pas avoir pris les mesures qu'il avait promises", admet l'ancien trésorier du PS.

D'ailleurs les grondeurs de LaREM le laissent entendre d'emblée dans leur profession de foi: ils disent vouloir contribuer à "une ambition forte de transformation sociale et écologique". "Répondre à l'urgence écologique, moderniser la démocratie, réduire les inégalités sociales et territoriales: nous pouvons faire plus et mieux à l'Assemblée nationale", estiment les 17 députés, qui annoncent:

"Nous pousserons et soutiendrons toutes les décisions à la hauteur des enjeux, mais saurons nous opposer dans tous les autres cas."

A contrario, l'objet de l'"Appel des 100", sorte de point de départ de l'été 2014 au processus de fracturation de la majorité socialiste, était de dénoncer une politique gouvernementale peu en phase avec le projet présidentiel de François Hollande. 

"La vraie différence - qui en fait une fracture encore plus forte selon moi - c'est que cette scission LaREM ne se fait pas sur un sujet particulier. Il n'y a pas une décision qui poserait problème, comme le CICE, la déchéance de nationalité ou la loi Travail; c'est l'orientation générale qui pose problème", analyse Jean-François Debat.

Selon l'élu socialiste, le projet de déchéance de nationalité de François Hollande, proposé à la suite des attentats du 13-Novembre puis retiré du métier début 2016, touchait "aux fondamentaux" de la gauche. "C'était contraire à notre contrat politique", ajoute-t-il.

"Or là, les frondeurs de Macron pressentent que la manière de sortir de la crise sera de revenir sur certaines décisions prises en début de mandat - ISF, assurance-chômage, etc. Ils estiment, en gros, que les fondamentaux du macronisme ne sont pas finalement les leurs."

Et le maire de Bourg-en-Bresse de se référer à l'allocution présidentielle du 13 avril, lors de laquelle le chef de l'État a admis, devant plus de 36 millions de téléspectateurs, qu'il lui faudrait se "réinventer": 

"Ces députés lui répondent, en substance, 'non, tu n'arriveras pas à te réinventer'."
Jules Pecnard