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Signalement des cas de maltraitance d'enfants: "il faut arrêter de détourner les yeux"

(photo d'illustration)

(photo d'illustration) - Martin Bureau - AFP

Méconnaissance des plateformes d'aides, peur de mal faire, peur des auteurs des violences ou tout simplement sentiment qu'il s'agit d'affaires privées... Les témoins de maltraitance envers les enfants ne vont pas systématiquement signaler ces violences aux autorités, alors que la loi les y oblige. Pourquoi?

Jonathan L., 34 ans, comparaissait devant le tribunal correctionnel de Reims mardi pour "non-dénonciation de mauvais traitements". Son voisin, Tony trois ans, avait été battu à mort par son beau-père en 2016, et Jonathan L. avait reconnu avoir entendu des cris et des coups, sans intervenir.

Selon l'article 434-4 du Code Pénal "le fait, pour quiconque ayant connaissance de privations, de mauvais traitements ou d'agressions ou atteintes sexuelles infligés à un mineur ou à une personne qui n'est pas en mesure de se protéger (...) de ne pas en informer les autorités judiciaires", est passible de trois ans d'emprisonnement et de 45.000 euros d'amende.

"Les gens ne savent absolument pas quoi faire"

Le voisin, qui a été relaxé mardi soir, a raconté avoir tenté de dénoncer la situation auparavant, notamment en parlant des faits de maltraitances auprès du bailleur - ce que l'organisme a démenti. Il a également déclaré avoir posé une affiche dans l'ascenseur de l'immeuble concernant les violences faites aux femmes et aux enfants.

"Ce qui est évident, c'est que les gens ne savent absolument pas quoi faire, comment signaler", explique Laura Morin, directrice nationale de l'association l'Enfant Bleu - Enfance maltraitée, contactée par BFMTV.com. "C'est un exemple typique", déclare-t-elle à propos de la réaction de Jonathan L. Cette association a été partie civile au procès.

Les différents cas de figure

Deux cas de figure peuvent se poser, selon Laura Morin. D'une part, une urgence si on entend ou voit des violences claires, des coups portés sur un enfant. "Dans ce cas il faut agir très vite, appeler la police pour qu'ils interviennent rapidement et puissent constater les violences", explique-t-elle.

D'autre part, les violences plus "habituelles", celles qui sont suspectées par quelqu'un de l'entourage. "Signaler, ce n'est pas faire placer automatiquement l'enfant", précise Laura Morin. "Je sais que certains ont peur de se tromper, mais quand on a un doute il faut alerter et contacter le 119, le numéro d'appel pour les enfants en danger, ou une association protégeant les enfants maltraités", comme l'Enfant Bleu.

Traces de coups, brûlures, maladies répétées, accidents domestiques à répétition, difficultés scolaires... Plusieurs sites, comme celui de la Ville de Paris par exemple, listent les signes pouvant interroger sur la sécurité d'un enfant, notamment quand ils sont cumulés. Voisins, professeurs, ou amis peuvent faire un signalement, par exemple à une cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP). En cas d'information inquiétante, une enquête est lancée.

Pour maître Marie Grimaud, avocate de l'association Innocence en danger - également partie civile au procès -, contactée par BFMTV.com, une autre distinction peut s'opérer. "Il y a le témoin visuel, qui se sent plus légitime à agir, et le témoin auditif. Le problème c'est que ce dernier ne se sent pas légitime, car si on lui demande ce qu'il s'est passé, il n'a rien vu", précise-t-elle.

Pourquoi les signalements ne sont pas toujours faits?

L'Enfant Bleu déplore le manque d'informations sur le sujet, et rêve d'une grande campagne d'information sur le signalement de la maltraitance des enfants. En 2017, cette association a mené avec Harris Interactive un sondage sur la perception de la maltraitance en France. La moitié des personnes interrogées déclare ne pas être intervenue face à un soupçon de cas de violence.

"Chez ceux admettant ne pas être intervenus, les arguments avancés tournent principalement autour de la peur de se tromper (40%), d’une non-connaissance de l’identité de l’enfant ou de son entourage (25%), ou du sentiment que cela ne les regardait pas (18%)", explique le sondage.

"Il faut que les gens comprennent que face à la loi on a l'obligation de dénoncer ces comportements", martèle maître Marie Grimaud. "Quand on est témoin, on a pour obligation de dénoncer et on doit se sentir légitime à le faire."

"Il faut arrêter de se dire 'c'est chacun sa vie'"

Face aux doutes que peuvent rencontrer les témoins, et au manque d'informations concernant les signalements possibles, la directrice nationale n'est pas pour envoyer des témoins devant les tribunaux, comme Jonathan L., pour non-dénonciation de maltraitance. "Cela risque de faire encore plus peur aux gens, et prolonger le silence", selon elle.

Pour Maître Grimaud, la relaxe de Jonathan L. n'encouragera pas non plus la population à témoigner de violences. "Détourner le regard, c'est ce qui amène les parents à se sentir tout puissants, et une violence qui se rajoute, qui se rajoute", explique Maître Grimaud.

"Il faut arrêter de se dire 'c'est chacun sa vie', 'chacun à ses problèmes", lance Laura Morin. "Et il faut surtout arrêter de détourner les yeux".
Salomé Vincendon