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Bébé retrouvé dans un coffre: comment expliquer le comportement de la mère?

La maison du couple mis en examen, à Brignac-la-Plaine (Corrèze).

La maison du couple mis en examen, à Brignac-la-Plaine (Corrèze). - -

La fillette découverte dans le coffre de la voiture de sa mère en Corrèze est toujours hospitalisée à Brive. Son cas intrigue les psychiatres et experts judiciaires qui affirment tous qu'il s'agit d'un cas unique en son genre. S'ils avancent tous des hypothèses, les spécialistes attendent d'en savoir plus pour expliquer le comportement des parents.

"Un cas exceptionnel", "rarissime", "une première", "je n'ai jamais vu ça"... Les experts psychiatres qui se penchent sur le cas de Rose-Marie, 45 ans, ont bien du mal à expliquer le comportement de cette mère de famille de Brignac-la-Plaine (Corrèze) mise en examen dimanche pour violences habituelles sur mineur et privation de soins. C'est dans sa voiture qu'un garagiste de Dordogne a découvert une petite fille âgée de 15 à 23 mois, jamais été déclarée à l'état civil, et que cette femme a affirmé avoir dissimulée depuis sa naissance.

Comment peut-on expliquer ce cas hors-normes? Pourquoi et comment Rose-Marie a-t-elle pu cacher l'existence de cette fillette? Son compagnon peut-il n'avoir rien soupçonné? Même s'il est difficile de donner une explication ferme et définitive sur l'histoire de Rose-Marie, BFMTV.com fait le point sur les différentes hypothèses formulées par des experts judiciaires.

> Peut-on parler de "déni de grossesse"?

Les experts estiment qu'il est trop tôt pour savoir si l'on se trouve dans le cas clinique d'un déni de grossesse. "Le déni de grossesse est un diagnostic très précis. C'est seulement après un entretien qu'il peut être posé", indique Sophie Marinopoulos, psychologue et psychanalyste, interrogée par Le Figaro. La spécialiste explique qu'il s'agirait plutôt d'un cas de "dissimulation de grossesse" qui implique un acte conscient, "à l'inverse du déni".

De la même manière, Roland Coutanceau, expert psychiatre, rappelle que "souvent, un déni de grossesse se termine par la mort de l'enfant". Dans Le Parisien, il explique qu'en "règle générale", les enfants meurent "soit par abandon, soit par négligence, soit par un acte meurtrier". "Ici, la mère a essayé de faire vivre son enfant, (...) elle essayait de faire le minimum". Sur Canal Plus, il a préféré parler de "grossesse non médicalisée".

Serge Hefez, pédopsychiatre, tente un début d'analyse pour L'Express: "Cette mère devait considérer cet enfant comme une mauvaise partie d'elle-même. A ce titre, elle ne pouvait ni le tuer, ni s'en débarrasser, ni l'élever. Elle le faisait "survivre"."

Un élément d'information, apporté par les proches de la famille, aurait pu attirer l'attention. Rose-Marie avait annoncé tardivement sa précédente grossesse qui s'est terminée par un accouchement à domicile. Alain, parrain du 3e enfant de la famille, explique sur RTL que le père était "très content d'avoir une fille" et qu'il aurait ajouté, le jour même: "Il m'a dit 'j'ai ma fille, c'est ce qu'il fallait, maintenant je n'en veux plus'". Ceci pourrait-il donc expliquer la dissimulation de cette quatrième grossesse? Difficile à dire.

> Comment expliquer la découverte de l'enfant?

L'enfant a été découvert lors d'une visite de la mère chez un garagiste. Entendant des grattements et des gémissements venus du coffre de la voiture, le professionnel a ouvert le coffre puis a appelé la gendarmerie. L'homme a témoigné du "calme" et du détachement de la mère face aux événements. Doit-on y voir un acte manqué? Rose-Marie a-t-elle volontairement déposé son véhicule afin de mettre un terme à la situation?

"C'est tentant" d'interpréter les choses comme cela, a reconnu Roland Coutanceau. "Mais je n'en sais rien, peut-être..." L'expert peut néanmoins affirmer que chez les femmes qu'il a pu entendre dans le cadre de ses travaux sur les "grossesses maudites", une "partie d'elles-mêmes a envie d'avouer, de se soulager".

"Il n'est pas impossible que la mère, empêtrée dans son mensonge, espérait plus ou moins consciemment qu'on découvre l'enfant. Cela pouvait être une manière pour elle de la sauver", explique à L'Express le psycho-criminologue Gérard Lopez.

Quoi qu'il en soit, les experts psychiatres reconnaissent le poids que représentent une telle dissimulation et un tel mensonge. "Cela crée une spirale dont il devient impossible de s'extraire", "cette sorte de double vie a dû être extrêmement difficile à vivre", analyse Roland Coutanceau.

> Le père pouvait-il ne pas savoir?

En garde à vue, Rose-Marie a affirmé avoir toujours dissimulé sa grossesse, son accouchement et la présence de sa fille dans le coffre de la voiture. Le père, lui, a affirmé n'avoir jamais soupçonné son existence.

"S'il s'avère qu'il n'était pas au courant, ce serait une histoire encore plus extraordinaire", a commenté Roland Coutanceau qui estime qu'il n'y a pas, à ce stade, de raisons de mettre en doute cette version. "Ce sera à l'enquête de démontrer les choses".

"C'est possible. Il faut savoir quelle était la dynamique du couple, si l'homme était présent, violent...", estime pour sa part Gérard Lopez. On sait simplement que le père, un maçon de 40 ans, était au chômage et pouvait avoir quelques problèmes d'alcool. Il a dû passer par une cellule de dégrisement lors de sa garde à vue ce week-end.

Pour Sophie Marinopoulos, l'entourage aurait pu ne pas "avoir eu envie de savoir", et ne pas avoir "interprété certains signes". "Cela peut être un cas de dénégation: 'je sais mais je ne veux pas savoir'", explique-t-elle au Figaro citant l'exemple des parents d'enfants d'adolescents alcooliques. "Tout le monde sait, sauf eux. C'est un mécanisme développé face à des situations trop douloureuses à accepter."

Quoi qu'il en soit le père de l'enfant a été mis en examen pour les mêmes motifs que la mère.

> Que va devenir la petite fille?

Si elle est toujours hospitalisée, son état de santé s'améliore. Mais, comme l'a expliqué le procureur de la République à Brive dimanche soir, la petite fille souffre d'importants retards physiques et psycho-moteurs.

Pour Roland Coutanceau, son avenir pourrait ne pas être si noir. Avec des soins pédiatriques, elle pourrait ne pas souffrir de séquelles physiologiques. Quant aux séquelles psychiatriques, il affirme qu'elle est "trop petite pour se souvenir". Ensuite, quand on lui racontera son histoire, elle devra faire le choix "soit de comprendre sa mère, soit de la condamner". Et de ce choix crucial, dépendra "son évolution".

"La suite est difficile à pronostiquer, il faut évaluer l'état mental de la mère, la relation aux autres enfants", explique Jean-Pierre Bouchard à l'AFP.

D'autres experts sont plus alarmistes. "Cette petite fille aura des séquelles. On connait les dégâts monstrueux de la carence affective. Cette petite fille va avoir besoin d’adultes particulièrement solides pour s’occuper d’elle", explique Sophie Marinopoulos dans Sud Ouest.

Danielle Rapoport, psychologue spécialiste de la maltraitance, explique au Figaro les troubles dont peut souffrir un enfant après de telles carences affectives: troubles du sommeil, perturbation de la croissance, troubles précoces de la vision, ainsi que des retards mentaux et des problèmes du comportement.

"Sans relation affective minimale avec un adulte, un enfant est privé de toutes ses capacités aussi bien psychiques qu'intellectuelles. Il part avec un gros handicap", confirme Serge Hefez qui rappelle néanmoins dans L'Express qu'on peut "toujours se reconstruire de tout" et qu'en ce domaine, "il n'y a pas de règle".

> Et quid de l'enquête?

"L'information judiciaire vise à élucider les responsabilités, et percevoir les personnalités. Il faut qu'on arrive à comprendre ce qui a pu amener tel ou tel, a priori surtout la mère, à avoir cette attitude" a indiqué dimanche le procureur de la République à Brive, cité par 20minutes. Des auditions et des expertises psychiatriques doivent être menées dans les prochaines semaines pour tenter de comprendre comment et pourquoi Rose-Marie a dissimulé sa fille. Et si elle l'a fait dans la plus totale solitude.

Les autres enfants du couple (deux garçons de 9 et 10 ans et une fille de 4 ans) ont été confiés aux services sociaux. L'enquête devra déterminer s'ils ont eu connaissance de l'existence de leur petite soeur et s'ils ont, ou non, souffert de carences.

Les parents, remis en liberté dimanche soir, ont été placés sous contrôle judiciaire et sont soumis à "une obligation de soins".