BFMTV

Le baromètre des éditorialistes: "Quand tout le monde sort en disant ‘j’ai gagné’, il faut toujours se méfier"

Nos éditorialistes analysent l'accord négocié dans la nuit de jeudi à vendredi par les pays européens sur la crise migratoire.

Après une nuit d'échanges tendus, les 28 dirigeants de l'Union européenne sont parvenus à finaliser un accord sur la crise migratoire qui scelle le principe de la coopération entre les Etats membres. Nos éditorialistes analysent les résultats de ce sommet européen.

.
. © .

> "Le diable se niche dans les détails"

Cet accord est le fruit d’un compromis qui, politiquement, arrange toutes les parties prenantes. Qu’est-ce qui a été décidé? La création de centres contrôlés pour les migrants qui arrivent sur le sol européen. Il était question que ça puisse se passer de l’autre côté de la Méditerranée, ça se passera bien ici, mais ces centres sont créés sur la base du volontariat. On peut imaginer qu’il y en aura en Espagne, qu’il y en aura en Italie. Est-ce qu’il y en aura en France? Est-ce qu’il y en aura ailleurs que sur les côtes où arrivent les migrants? Je pense à l’Allemagne par exemple. Pour le moment, on ne le sait pas.

La répartition de ceux qui obtiendront l’asile se fera pour le moment sur la base du volontariat, ce qui veut dire que les pays de l’Est, qui sont sur la ligne ‘zéro migrant’, ont eux aussi obtenu gain de cause. En revanche ils vont devoir payer, donc il y aura bien une forme de solidarité.

Troisième mesure: le renforcement du contrôle des frontières extérieures de l’espace Schengen, et notamment de Frontex. On avait dit avant le sommet qu’on passerait probablement de 1.500 à 10.000 hommes. Pour le moment, on ne connaît pas le contenu de l’accord sur cet aspect-là. Ça prendra de toute manière du temps pour les recruter, les former et les mettre en place.

Ce qu’on voit ce matin, c’est qu’Emmanuel Macron est très heureux, puisque ces centres fermés en Europe, c’était sa solution. Macron a gagné, Matteo Salvini a gagné, puisque désormais l’Italie n’est plus seule, mais les pays de l’Est aussi ont gagné, puisqu’il n’y aura pas de sanction financière en cas de non-accueil des migrants. On va quand même attendre de lire le contenu de ces cinq directives qui sont en cours de rédaction, et puis il y aura deux autres directives qui viendront plus tard. Le diable se niche dans les détails, on connaîtra la vraie portée politique de cet accord lorsqu’on pourra lire ces directives.

.
. © .

> "Tout le monde sort en disant ‘j’ai gagné’"

Le volontariat, c’est un problème et en même temps c’est pour cela qu’il y a un accord à 28. Si on avait voulu un texte pur, qui reste dans la règle de l’Union européenne en étant tous d’accord pour faire tous la même chose, on n’aurait pas eu d’accord du tout. Là, on est tous d’accord pour que chacun fasse ce qu’il veut. Alors évidemment, ce n’est plus la construction européenne idéaliste d’avant, mais ça a l’avantage de faire avancer les choses. Sans volontariat, on n’aurait pas eu d’accord du tout. Il y aura deux types de volontaires: les volontaires pour avoir des centres contrôlés, que Macron appelait encore il y a quelques jours des centres de rétention fermés, et ceux qui accueilleront les migrants acceptés dans l’Union européenne et qui sortiront de ces centres.

Là on a un accord de tout le monde pour que certains soient volontaires. C’est-à-dire: ‘je suis tout à fait d’accord pour que tu prennes des migrants’. Évidemment, tous les pays de l’Est qui sont contre l’accueil des migrants pouvaient signer un accord où ils ne seront jamais volontaires.

La Hongrie ne sera pas volontaire, la Tchéquie ne sera pas volontaire, la Pologne, la Slovaquie… peut-être même la Belgique, le Danemark ou les Pays-Bas pourraient dire: ‘Nous ne sommes pas volontaires, en ce moment notre pays n’est pas capable.’ Ça veut dire que ces pays-là vont devoir contribuer autrement. Ils vont peut-être devoir payer, ou voir leurs aides européennes diminuer. Quel prix fera-t-on payer à ces pays pour qu’ils soient des pays fermés?

C’est un accord italien. L’Italie a commencé dans un camp - celui des durs, des Hongrois, des Polonais -, et elle termine en permettant à Macron et Merkel d’avoir un accord. L’Italie a mis l’Europe face à ses responsabilités. Mais c’est aussi une victoire pour les pays durs ou "semi-durs", qui disaient ‘attention, nos opinions, si vous les obligez à avoir des migrants, elles voteront à l’extrême droite, donc laissez-nous être volontaires quand on peut’. Et ce n’est pas mauvais pour Merkel et Macron, parce que l’Union européenne est une idée qui continue, c’est quand même un accord à 28.

Attention, on a eu des traités, comme celui de Nice en 2001, qui étaient de véritable catastrophes. On s’embrasse, et puis après on pleure. Il faudra vérifier si dans les faits, celui-là permettra de trouver des solutions pratiques. Quand tout le monde sort en disant ‘j’ai gagné’, il faut toujours se méfier.

Louis Nadau