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Bébé génétiquement modifié: un essai "inconscient et irresponsable"

Le chercheur He Jiankui.

Le chercheur He Jiankui. - Anthony Wallace - AFP

La communauté scientifique estime que le chercheur He Jiankui est allé au delà d'une "barrière infranchissable", selon Pierre Corvol, vice-président de l’Académie des sciences.

Devant un parterre de scientifiques réunis à Hong Kong ce mercredi, Hie Jiankui s’est déclaré “fier” du travail accompli. Ce chercheur de l’université de Shenzhen venait de dévoiler avoir donné naissance aux premiers bébés génétiquement modifiés.

S’il a, depuis, suspendu provisoirement ses essais cliniques "compte tenu de la situation actuelle", les médecins et chercheurs ne cachent pas leurs inquiétudes. Et pour cause, “aucun pays n’autorise cette pratique”, rappelle Pierre Corvol, professeur émérite au Collège de France et vice-président de l’Académie des sciences.

Dans la vidéo diffusée dimanche sur Youtube, He Jiankui affirme avoir inactivé le génome d’un embryon afin de corriger le gène récepteur du VIH, le CCR5. Le père est porteur du virus et une transmission est donc possible chez le foetus. “Possible oui, mais pas systématique”, rétorque Pierre Corvol qui ajoute qu’il existe aujourd’hui “des traitements médicamenteux qui permettent d’éviter de développer la maladie, sans prendre autant de risques“.

”Modifier l’embryon dans ce cas est ahurissant”

La modification ciblée du génome, technique dite des ciseaux génétiques, pourrait s’avérer envisageable pour des maladies “gravissimes”. En revanche, celui qui dirigera en 2019 l’Académie des Sciences considère que ”modifier l’embryon dans ce cas est ahurissant”. Et en aucun cas nécessaire.

Si l’essai est avéré, il s’est fait en “l’absence d’avis des instances scientifiques nationales et internationales”, regrette le scientifique. L’université de Shenzhen où le professeur exerce a d’ailleurs rapidement pris ses distances avec l’intéressé. Elle a déclaré ne pas avoir connaissance de ses travaux et estimé qu’il avait “sérieusement violé l’éthique et les codes de conduite académique”. Un comité d’experts internationaux doit également être missionné pour enquêter sur les pratiques de Hie Jiankui.

En France, cette pratique est tout à fait illégale, tout comme dans bon nombre de pays signataires de la convention d’Oviedo de 1997 qui prévaut que “l’intérêt de l’être humain prévaut sur l’intérêt de la science”. Pierre Corvol juge que cette “barrière infranchissable” est un garde-fou à toute dérive eugénique:

“Demain, des parents qui désirent un enfant blond aux yeux bleus n’auraient plus qu’à modifier le gène de l’embryon ? C’est inconscient et irresponsable !”

Et de conclure, à l’adresse du chercheur chinois: “Nous n’avons visiblement pas la même conscience.”

Esther Paolini