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Nigeria: les filles enlevées peuvent-elles être vendues comme esclaves?

Des mères de jeunes filles enlevées, rassemblées le 5 mai par les autorités pour leur communiquer des informations.

Des mères de jeunes filles enlevées, rassemblées le 5 mai par les autorités pour leur communiquer des informations. - -

Trois semaines après leur rapt, les lycéennes kidnappées par la secte islamiste Boko Haram au Nigeria n'ont toujours pas été retrouvées. Le leader fondamentaliste du groupe clame vouloir les vendre comme esclaves. Est-ce possible? Décryptage.

"Je suis celui qui a capturé toutes ces filles, et je vais toutes les vendre sur un marché d'esclaves." C'est par ces mots effroyables qu'Abubakar Muhammad Shekau, chef de la secte islamiste Boko Haram, a annoncé au monde entier lundi dernier le sort qu'il réservait aux 223 filles nigérianes kidnappées le 14 avril.

> Existe-t-il un "marché aux esclaves"?

Mausi Segun, chercheuse au Nigéria pour l'ONG Human Rights Watch jointe par BFMTV.com, reste sceptique. "Je n'ai jamais entendu parler d'un tel marché au Nigeria. Il y a des gens qui font du trafic, mais pas de marché où l'on choisirait la personne que l'on veut acheter."

Sylvie O'Dy, présidente du Comité contre l'esclavage moderne (*), est toute aussi surprise. "Je n'ai jamais vu de marché de la sorte. En revanche, il est tout à fait possible que ces jeunes filles soient vendues à des particuliers, ou données en guise de récompense", nous explique-t-elle.

> Ont-elles pu être mariées de force?

L'ONG Forum Populaire Borno-Yobe affirme depuis mercredi dernier qu'une partie des lycéennes ont été mariées de force à certains de leurs kidnappeurs, pour la somme de douze dollars. Une information obtenue auprès de villageois vivant dans la forêt de Sambisa, à la frontière avec le Cameroun, une zone contrôlée par Boko Haram.

De fait, Mausi Segun estime cela possible, car "il est très peu probable que quelqu'un en dehors de Boko Haram ose 'acheter' l'une de ces filles, quel qu'en soit le but, étant donné l'attention médiatique portée sur elles au niveau mondial."

> Qui achète des esclaves?

En Afrique, dans certains pays comme la Mauritanie où pourraient se trouver actuellement les filles, "il existe un esclavage traditionnel, avec des maîtres qui possèdent des esclaves. Ceux-ci sont affectés à des travaux forcés dans les champs, les mines, les sites pollués, ou dans les maisons", explique Sylvie O'Dy. "Cette forme d'esclavage est héreditaire: les enfants d'esclaves le deviennent également."

L'esclavage revêt d'ailleurs parfois une dimension sexuelle, quand il s'agit de mariage forcé, ou que les femmes sont forcées de se prostituer. "Tous ces esclaves sont misérables, mal nourris, privés de liberté, travaillent durant un nombre d'heures exorbitant, et subissent des mauvais traitements quotidiens. Ils n'ont absolument aucun droit."

La Mauritanie serait le premier pays esclavagiste au monde, selon des estimations de l'ONG Walk Free, qui y comptabilise près de 150.000 esclaves sur 3.7 millions d'habitants. De fait, l'Afrique sub-saharienne concentre 16% des quelque 30 millions d'esclaves dans le monde. Au Nigéria, ils sont plus de 700.000 à être asservis par des gens plus riches et plus puissants qu'eux.

> Et en France?

L'esclavage existe en France, c'est une certitude, "et même à portée de métro ou de RER", rappelle Sylvie O'Dy. Le 9 avril dernier, un homme a été condamné à deux ans de prison ferme pour avoir maintenu durant des années à l'état d'esclave deux employés âgés de 63 et 71 ans de son entreprise d'élevage porcin, dans l'Essonne.

Selon la spécialiste, les esclaves en France "sont en majorité des jeunes filles africaines, venues contre des fausses promesses de scolarisation et d'études. Elles sont vendues, voire même confiées par leurs familles, qui ne se doutent pas un instant de ce qu'elles vont devenir. Elles se retrouvent piégées dans des familles françaises, où généralement l'un des membres est originaire du même pays que l'esclave. Leurs papiers leur sont confisqués, elles ne savent pas où fuir, elles sont affamées et surexploitées."

(*) Le Comité contre l'esclavage moderne vient en aide juridiquement et socialement aux personnes signalées comme pouvant être en situation d'esclave.

|||Pourquoi elles?

Les adolescentes ont été enlevées par la force en pleine nuit, dans le pensionnat d'un lycée de Chibok. Dans la région, toutes les écoles avaient fermé leurs portes depuis mars, par crainte d'une attaque. Mais ce lycée venait de réouvrir temporairement pour que les jeunes filles passent leurs examens finaux. Boko Haram, empli de haine pour l'éducation occidentale, notamment des femmes, clame qu'elles n'auraient jamais dû être scolarisées, et qu'elles auraient dû être mariées dès l'âge de 9 ans.

Alexandra Gonzalez