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Aline, cette part si particulière de l'héritage de Christophe 

Le chanteur Christophe est mort ce jeudi à l'hôpital de Brest, après avoir été placé en réanimation il y a trois semaines. Au sortir d'une carrière constellée d'une quinzaine d'albums et d'une escouade de succès, le nom de l'artiste reste attaché à son premier tube: Aline.

Ce n'était pas la première chanson, non, mais c'était son premier succès et à ses oreilles, comme à celles d'une bonne partie de son public, "la plus belle" de toutes. Christophe, qui s'est éteint ce jeudi à Brest d'un emphysème comme l'a dévoilé son épouse Véronique Bevilacqua à l'AFP sans évoquer le coronavirus, avait en effet vu son étoile commencer à lui sourire il y a 55 ans en sortant Aline au mitan des années 1960. 

Le blues qui ne disait pas son nom

Dans sa forme originelle, la chanson ne pèse pas plus de 2 minutes 50, un gabarit ramassé qui semblait taillé pour plaire aux esprits gagnés par le "yéyé" à une époque où publicitaires et épiciers achèvent d'inventer l'adolescence. Mais on aurait tort de confondre avec une bluette la vision de ce visage "dessiné sur le sable," puis disparu à la faveur de "l'orage" comme la jeune fille auquel il appartient et qu'aucun cri ne fera revenir. Aline, slow de l'été 1965, est un blues.

Du moins, c'est comme ça que l'avait pensé Daniel Bevilacqua dit "Christophe", biberonné au lait anglo-saxon de la Radio Caroline, et qui, au temps des vaches maigres faisait le tour des boîtes et des pizzerias de la Côte d'Azur en jouant House Of The Risin' Sun popularisé par The Animals et qu'il prétendait avoir écrit, déjà un peu menteur. 

En 2014, il racontait d'ailleurs au Point la manière dont il avait accouché d'Aline, après quatre premières chansons qui n'avaient rencontré qu'une audience confidentielle:

"Je l’ai écrite en 64 avec une guitare comme ça. Je sortais un peu du blues. Mes éditeurs de l’époque me demandaient, plutôt que de chanter en yaourt, d’essayer d’écrire des mots français. C’est pour ça qu’il y a des sons comme ‘crier’, même si ça n’a pas beaucoup de résonance avec le blues américain mais j’ai essayé de me débattre pour faire un truc qui sonne un peu le blues. C’est pour ça que le texte est très simple." 

L'homme aux deux visages 

Son écrin ne paie pas de mine. "C’est une chanson que j’ai écrite entre midi et midi et quart, je me souviens très bien. J’étais allé chez ma grand-mère. Elle me tannait pour que je vienne déjeuner", poursuivait l'artiste devant la caméra: "Elle ne savait pas naturellement ce que j’étais en train de faire, moi non plus d’ailleurs, c’était un moment de repos et de silence accompagné de quelques accords de guitare."

En studio pourtant, le blues s'efface au profit de la variété des arrangements de Jacques Denjean. "Mais une très belle variété", précisait Christophe devant la même équipe. Car le chanteur a toujours balancé entre productions populaires et "rock sophistiqué", héros déchiré s'épanouissant dans le second sans jamais mépriser les premières, comme un Lou Reed français portant à l'occasion le maquillage de Frank Alamo. Aline a d'ailleurs souvent changé de peau. Aux spectateurs venus à ses récents concerts à la Salle Pleyel ou au théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris, il avait ainsi livré une version toute en guitare, presque heavy. Jusqu'à en faire un duo électro en 2019 aux côtés de Philippe Katerine sur l'album Christophe etc. Vol. 2. 

Le succès, le procès 

Ramené en termes mercantiles, le succès d'Aline, qui a connu l'étrange privilège d'une double parution à 14 ans d'intervalle en 1965 donc et en 1979, est vertigineux: Christophe en a vendu 3,5 millions d'exemplaires de par le monde. La chanson tape dans le mille mais piétine peut-être quelques plates-bandes... C'est en tout cas l'opinion du chanteur Jacky Moulière qui a vu dans ce disque une resucée de sa Romance de 1963, au point d'intenter un procès à Christophe, feuilleton judiciaire dont ce dernier sortira vainqueur en appel après avoir perdu en première instance. Il le reconnaissait bien volontiers en 1990 auprès de Thierry Ardisson dans l'émission Lunettes noires pour nuits blanches: "Ça ressemblait pas mal, il faut le dire". *

Aline Natanovitch 

Mais "Aline", ce prénom collé a posteriori sur la mélodie, n'appartient qu'à Christophe. Ou plutôt à une jeune fille dont il a croisé la route. En 2016, répondant aux questions du magazine Lui, il la décrivait comme une "Polonaise pas dégueu", et lui rendait son nom complet: Aline Natanovitch. "Elle s'occupait à l'époque du vestiaire de l'Orphéon club et la journée elle était assistante dentaire boulevard du Montparnasse", posait-il alors. 

Par Christophe interposé, Aline a aussi fait les belles heures d'Alain Bashung, comme l'a raconté dans L'Obs le journaliste et ami de Christophe, François Armanet, dans l'hommage délicat qu'il lui a rendu dans la nuit de jeudi à ce vendredi. En 2002, durant une rencontre organisée entre les deux hommes, le "beau bizarre" confie en effet à l'auteur d'Osez Joséphine avoir écouté "cent fois dans (sa) vie avec la chair de poule" son morceau Alcaline. A quoi Alain Bashung rétorque: "Curieux. Je l’ai écrit en pensant à toi. Dans Alcaline, il y a Aline. C’était pour te dire je t’aime, de loin." Avant de rappeler quelques-unes des paroles: "'Tu ne m’as encore rien dit / T’aimes plus les mots roses / Que je t’écris ?', c’était une réponse à tes mots bleus."

La voix de Christophe s'est donc tue. Et au moment où il retrouve ses paradis perdus, Aline occupe une place particulière dans l'héritage qu'il laisse aux musiciens et à ceux qui les écoutent. 

Robin Verner