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Un retour de la vie normale "mi-avril"? Pourquoi les scientifiques et les soignants sont perplexes

Mercredi lors d'une conférence de presse, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a fixé un rendez-vous: "un retour à la vie normale peut-être des la mi-avril" où "les lieux qui font notre vie sociale rouvriront". Soignants et scientifiques montrent leur circonspection face à ce cap fixé par l'exécutif.

La projection a surpris. Mercredi, lors de sa conférence de presse hebdomadaire, le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal a lancé: "Le retour à une vie plus normale est en vue, les lieux qui font notre vie sociale rouvriront, c’est un horizon au bout du tunnel que nous devons avoir en vue". Il a alors précisé qu'on pouvait "peut-être" l'envisager "dès la mi-avril", soit une attente de "quatre à six semaines". Une perspective déjà donnée par Emmanuel Macron au début de la semaine.

Tandis que le couvre-feu à 18h est toujours solidement en place sur l'ensemble du territoire et que certaines régions sont contraintes de se reconfiner le week-end et que la vaccination avance trop lentement au goût des Français, la perspective a en effet de quoi étonner l'opinion. Scientifiques et soignants eux-mêmes, les yeux rivés sur les courbes ou en permanence sur le front de la lutte contre le Covid-19, sont encore plus circonspects face à ce calendrier.

Les variants en obstacle

Mercredi soir, Mircea Sofonea, maître de conférences en épidémiologie et en évolution des maladies infectieuses à l’université de Montpellier, a ainsi exprimé ses doutes sur BFMTV: "Quatre à six semaines', je ne vois pas sur quoi se repose l’exécutif." Il a étayé son propos:

"Mi-avril, on aura un impact de la vaccination, c’est évident, on aura une baisse de 20 à 30% par rapport à un scénario sans vaccination mais attention on n’aura pas atteint l’immunité collective, donc ça veut dire qu’au moins par endroits, il y aura une progression exponentielle de l’épidémie et donc localement il pourra y avoir des services hospitaliers saturés."

"On s'est fait tellement avoir par le passé..."

L'universitaire a encore repris: "Les variants ont encore une marge de progression, or ils sont surcontagieux, donc quatre à six semaines je ne vois pas d’où ça vient."

Philippe Juvin, chef des urgences de l'hôpital Pompidou à Paris et par ailleurs maire Les Républicains de La Garenne-Colombes, et donc de fait dans l'opposition au gouvernement, a été plus offensif encore au sujet de l'espoir promis par Gabriel Attal.

"C’est lui qui nous avait dit à la mi-janvier qu’on allait vacciner à toute vitesse, qu’on aurait un million de vaccinés à la fin du mois, alors qu’on a eu un million de premières injections ce qui n’est pas la même chose. Et c’est le même qui a dit un tas de choses qui ne se sont pas réalisées", a-t-il accusé. Il a conclu: "Donc cette histoire, je pense que c’est de la com’ pure et simple. Je prie pour qu’il ait raison mais on s’est fait tellement avoir par le passé…"

Le printemps dans une fourchette

"Est-ce que c’est la 'mi-avril à la mi-mai' comme dit la chanson? Je ne sais pas", a souri ce jeudi matin l'anesthésiste-réanimateur Didier Payen sur BFMTV. Mais l'examen des situations étrangères, notamment des pays plus avancés que nous dans leur campagne de vaccination l'incite plutôt à l'optimisme, même mesuré: "Je pense en tout cas que c’est dans les semaines et mois qui viennent que les choses vont changer. Elles ont beaucoup changé avec la vaccination en Israël, elles ont beaucoup changé en Afrique du Sud avec la vaccination."

Le praticien a de surcroît souligné l'importance éventuelle du "climat" et donc du retour des beaux jours dans le recul du virus. Il a toutefois précisé:

"Je ne pense pas qu’on ait des effets qui soient très significatifs dans les six semaines car c’est le processus: entre l’événement qui contamine à J-0 et le moment où on voit les effets sur l’épidémie, il faut compter 15 jours à trois semaines, donc déjà là il y a une inertie de réponse du système qui est assez longue. Je donnerai plutôt une fourchette: entre le 15 avril et début juin." 

La quête de l'immunité collective

Mais ce sont décidément les chiffres de la vaccination qui aimantent l'attention de la communauté scientifique, apparaissant comme le critère déterminant de toute analyse.

"On peut espérer que l’impact de la vaccination se fasse ressentir assez rapidement, quand on regarde les données européennes, israéliennes ou anglaises, on voit qu’il faut atteindre une certaine partie de la population avant de voir cet effet-là. On va s’en approcher autour de cette période-là", a argué Stéphane Paul, immunologiste au CHU de Saint-Etienne, et membre du comité de vaccination Covid-19.

Le gouvernement a assuré qu'à la fin du mois de mars neuf millions de premières doses auraient été inoculés. "C’est à peu près cette partie de la population qu’il faut avoir pour avoir un impact sur les hospitalisations, sur la diminution des formes sévères", a approuvé Stéphane Paul.

Ce dernier a relevé un autre facteur favorisant l'immunité collective: "Une partie non-négligeable de la population a déjà été infectée, entre 15-20% de la population selon les régions."

Une perspective encore lointaine

Et puis, "vie normale" d'accord... Mais "normale" jusqu'à quel point? Le médecin généraliste et consultant Santé de BFMTV, Alain Ducardonnet, a dit ce jeudi son scepticisme devant une ouverture des restaurants dès la mi-avril, qui pourrait reposer sur plusieurs outils, comme les QR codes ou le pass sanitaire:

"Je n’y crois pas pour les restaurants, je le dis comme je le pense, parce que tout ce qui est avec masques – musées, théâtres - oui, car c’est organisé et masqué, mais sinon il faudra en fait attendre juin, même si on aura quand même les terrasses ce sera plus facile".

Yves Coppieters, médecin épidémiologiste, professeur de santé publique, a complété: "Ce sera une vie d’avant en effet, mais très progressive qui va se mettre en place jusqu’à la fin de l’année 2021. Mais ça ne sera jamais une vie d’avant parfaitement". Il a expliqué: "On sait très bien que certains gestes barrières vont rester ou en tout cas qu’il y aura des moments de l’année où il faudra faire plus attention".

Même fixé par Gabriel Attal à quatre à six semaines, l'horizon d'une normalisation de nos vies paraît donc toujours aussi éloigné.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV