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Politique

Marseille: pourquoi la liberté du choix des enseignants par les directeurs d'école fait polémique

Jeudi soir, Emmanuel Macron a annoncé, depuis Marseille, vouloir expérimenter dans 50 écoles de la ville la liberté du choix des enseignants par les directeurs.

Le président Emmanuel Macron a annoncé jeudi vouloir expérimenter à Marseille, dans 50 écoles "laboratoires", et ce dès la rentrée 2022, la liberté du choix des enseignants par les directeurs.

Le chef de l'État a insisté sur le fait de "pouvoir d'abord choisir les enseignants, pour être sûr qu'ils sont pleinement motivés, qu'ils adhèrent au projet", en reconnaissant dire "plein de gros mots pour beaucoup de gens".

Plus de pouvoirs aux directeurs

Pour notre éditorialiste politique Matthieu Croissandeau, cette mesure permettra de donner "plus de pouvoirs aux directeurs" afin de leur permettre de choisir leurs enseignants afin "d'avancer dans le même sens".

"Le recrutement dans l'Education nationale est co-géré par le ministère de l'Education et par les syndicats enseignants. Mais le directeur d'établissement n'a rien à dire. Il se retrouve parfois comme un entraîneur qui ne choisirait pas ses joueurs et parfois avec des joueurs qui n'ont même pas envie de jouer. (...) Quand vous êtes dans des quartiers difficiles où vous avez besoin de constituer un projet pédagogique cohérent, où tout le monde met la main à la pâte, s'il y a des enseignants rétifs pour telle et telle raison, il ne s'agit pas de les blâmer, c'est difficile pour le chef d'établissement", a-t-il précisé.

Des mesures "hors-sol"

Loin d'être accuillie avec bienveillance, cette annonce, vécue comme une forme de "privatisation" de l'école, a déclenché l'ire des syndicats enseignants. Remontés, de nombreux personnels de l'Education nationale ont dénoncé sur les réseaux sociaux le fait qu'il n'y ait pas eu de discussions à ce sujet et que cela donne l'impression que les enseignants actuellement en poste ne sont pas engagés dans leur travail.

"L’innovation qui débute sur une fausse-bonne idée sans discussions avec les personnels, ça commence mal. Les enseignants de Marseille ont largement montré qu’ils étaient très engagés malgré de très mauvaises conditions sans avoir été 'choisis' pour cela", a critiqué, sur Twitter, Stéphane Crochet, enseignant et secrétaire général du syndicat SE-Unsa.

Une critique partagée par le syndicat CGT-Éducation, qui a fustigé les annonces de Macron sur le même réseau social:

"Macron annonce des recrutements à profil des enseignants par les directeur.trices d'école dans les quartiers populaires de Marseille! Les problèmes viendraient donc des équipes enseignantes en place?? Ce n'est pas de ça dont les écoles marseillaises ont besoin! Insupportable!"

Des mesures "hors-sol"

Auprès de l'AFP, Stéphane Crochet a également dénoncé des mesures "hors-sol": "Jamais il n'y a eu de remontées, que ce soit à Marseille ou ailleurs, que nous sommes face à des écoles où les enseignants seraient inadaptés aux projets d'écoles".

"Cette annonce intervient en plus dans une période où nous discutons, tous les syndicats, avec le ministère sur la question des directeurs d'école, qui a été soulevée durant le Grenelle de l'Education (qui a duré trois mois, ndlr)", a insisté l'enseignant.

Pour le syndicat SUD éducation, il s'agit tout simplement de "la destruction du statut des professeurs des écoles" et de "l'instauration d'une nouvelle hiérarchie".

"Cette idée est massivement rejetée par les personnels. Le 23 septembre, imposons le retrait de la mesure dans la rue!", a-t-il ajouté sur Twitter.

"On n'a pas envie de devenir des rats de laboratoires"

"C'est quoi cette histoire? On a des rats dans les écoles, on n'a pas envie de devenir des rats de laboratoires", a aussi vivement réagi auprès de l'AFP le secrétaire départemental du syndicat d'enseignants Snuipp Sébastien Fournier. Très déçu par ces annonces, cet enseignant marseillais note:

"On nous annonce 200 policiers supplémentaires, mais aucun enseignant supplémentaire".

Pour expliquer cette "innovation", le président a développé: "Les parents me disent: 'à tel endroit les profs ne viennent plus', ça arrive parce qu'il y a des gens qui sont fatigués de travailler trop longtemps dans les quartiers difficiles".

"On doit permettre à nos enseignants de choisir ces quartiers et les projets pédagogiques qui vont avec, c'est pas le cas aujourd'hui", a-t-il déploré.

Les syndicats s'attendaient à des annonces sur le bâti, alors que 174 écoles marseillaises, "indignes de la République" selon le maire de gauche Benoît Payan, ont besoin de travaux lourds de rénovation.

Le président a annoncé "une société avec un pilotage de l'Etat" pour financer notamment ces travaux, sans préciser le montant que l'Etat est prêt à mettre, assurant qu'il n'y avait "pas d'autre territoire où il y a autant de difficultés sur le bâti scolaire".

"Je veux ici qu'on puisse en quelque sorte innover et mettre en place à côté de ces investissements dans les bâtiments, une méthode radicalement nouvelle pour l'éducation de nos enfants", a insisté Emmanuel Macron, estimant que cette école, "elle n'existe pas en France aujourd'hui".

Une mesure bientôt généralisée?

Le président a esquissé des aspects de cette "école du futur", qu'il veut expérimenter à Marseille, évoquant notamment beaucoup d'élèves "qui sont allophones": "Et bien on doit permettre peut-être d'avoir des aides" ou encore "d'adapter les rythmes scolaires".

Il a évoqué son souhait, si cette expérience est concluante, de la généraliser "dans d'autres territoires de la République". De quoi légitimement "inquiéter" les syndicats, selon notre éditorialiste politique Matthieu Croissandeau.

Dans son essai Révolution, publié par en 2016, au moment où Emmanuel Macron était candidat à l'élection présidentielle de 2017, il disait déjà vouloir donner plus d'autonomie aux directeurs d'école. Cinq ans après, c'est presque chose faite.

Clément Boutin avec AFP