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TOUT COMPRENDRE - Pourquoi la présidentielle américaine va se jouer autour des boîtes aux lettres

Une fourgonnette de l'US Postal

Une fourgonnette de l'US Postal - Paul Ratje

Le 3 novembre prochain, la présidentielle américaine connaîtra une vague inédite de votes par correspondance en raison de la crise du coronavirus. Mais l'essor nouveau de ce suffrage par courrier provoque une controverse.

Dématérialisation et numérique sont au programme urbi et orbi dans à peu près tous les secteurs de la vie. Mais il est un endroit qui s'accomode encore mal de ces méthodes parfois incertaines: le bureau de vote. Aussi, alors que la pandémie de coronavirus décourage en amont de nombreux électeurs des États-Unis de se déplacer aux urnes , à quelques mois de la présidentielle du 3 novembre prochain, les institutions doivent promouvoir d'autres alternatives. C'est donc le vote par correspondance qui devra assumer une grande partie de la charge du suffrage. Ce bouleversement du rituel électoral américain rebat les cartes et agite le débat public.

• Combien d'électeurs sont concernés?

Le New York Times a produit une longue analyse détaillée des populations concernées par le vote par correspondance lors de l'élection présidentielle à venir. 76% des électeurs seront ainsi de facto éligibles au vote par correspondance. Bien sûr, ce principe n'est pas une création. Cependant, les experts interrogés par le site new yorkais évaluent à 80 millions environ le nombre de bulletins qui seront envoyés par courrier dans les centres de comptage contre 40 millions environ en 2016.

Les 76% d'électeurs qui auront la carte du vote par correspondance dans leur manche à l'automne prochain ne seront en revanche pas soumis aux mêmes modalités. Dans 33 Etats, les électeurs pourront voter par correspondance sans avoir à se justifier ou alors en invoquant seulement la menace du coronavirus. Dans neuf d'entre eux - à savoir l'Etat de Washington, l'Oregon, la Californie, le Nevada, l'Utah, le Colorado, le Vermont et le New Jersey - des bulletins seront envoyés d'office à tous les électeurs enregistrés. Dans huit autres Etats, les choses seront toutefois plus compliquées: New York, le Kentucky, l'Indiana, le Tennessee, la Caroline du sud, le Mississippi, la Louisiane et le Texas. Dans ces contrées, les personnes intéressées par cette démarche devront arguer d'une autre raison que celle de la pandémie. Il s'agit ici d'une forme de statu quo.

• Comment ça marche?

Dans les cas où les pouvoirs publics n'enverraient pas directement le bulletin au domicile du citoyen, celui-ci devra en passer par un dossier en vue de l'obtention du précieux papier. Et là non plus, le système fédéral américain ne perd pas son sens de la nuance. Tandis que certains Etats expédieront d'eux-mêmes ces dossiers en direction des foyers, dans 24 autres, il reviendra aux électeurs d'accomplir les démarches pour mettre la main sur le formulaire.

Malgré tout, le New York Times assure qu'en tout et pour tout 26 Etats, auxquels s'ajoute le District de Columbia (c'est-à-dire la capitale Washington), ont assoupli les conditions du vote par correspondance. Il faut encore noter que dans un certain nombre de cas, toujours selon le quotidien, des comtés ont élargi les possibilités de suffrages postaux tout en étant eux-mêmes incorporés à des Etats conservant un cadre peu propice à cet exercice.

• Quelle influence sur la participation?

Il est fort difficile, au vu de l'ampleur probablement inédite du phénomène, de prédire précisément l'effet d'un vote de correspondance de masse sur le taux de participation à la présidentielle, traditionnellement bas aux Etats-Unis. 55% des électeurs avaient ainsi voté en 2016.

Cependant, les travaux du New York Times permettent quelques aperçus. Sur les Etats ayant organisé des primaires durant l'année 2020, 31 d'entre eux ont mesuré une participation en hausse, dont 18 avaient décomplexé le vote par correspondance. Cette possibilité mobilise différemment les divers segments de l'électorat. Selon certaines analyses, citées ici par l'AFP, il pourrait réduire l'abstention des Latinos et des Afro-Américains. Ces communautées, souvent plus en difficulté socialement, sont plus enclines à rester loin des bureaux de vote car le scrutin ayant lieu en semaine, il impose de s'absenter de son lieu de travail. Or, un mouvement plus fort parmi les Noirs pourrait s'avérer décisif. On s'attend en effet à ce que cet électorat plébiscite le démocrate Joe Biden. En avril dernier, Donald Trump, d'ailleurs, assurait que le vote par correspondance n'était "pas favorable aux républicains".

• Pourquoi y a-t-il bataille politique?

Donald Trump ne désarme pas contre le vote par correspondance. Il en conteste l'extension, estimant que la chose pourrait générer un grand trouble, voire une fraude électorale. C'est encore ce qu'il a tweeté samedi:

"Les démocrates savent que l'élection de 2020 sera un bazar frauduleux. Nous ne saurons peut-être jamais qui a gagné!"

Si rien de tangible ne vient pour l'heure étayer les craintes du président des Etats-Unis, le New York Times a concédé que lors des dernières primaires, il avait fallu plusieurs semaines à l'Etat de New York pour compter exactement tous les bulletins reçus par courrier.

Barack Obama a quant à lui accusé vendredi dernier Donald Trump de tenter de "saper l'élection", d'être "plus préoccupé par la suppression des votes que par celle du virus". Kamala Harris, colistière de Joe Biden, a quant à elle intimé sur Twitter vendredi: "On ne peut pas laisser Donald Trump détruire l'US Postal."

• Que se passe-t-il autour de l'US Postal?

Si pour les amateurs français du Tour de France, l'US Postal évoque principalement des maillots bleu nuit et les mensonges de Lance Armstrong, il s'agit avant tout de la mythique et publique poste américaine. Elle traverse depuis plusieurs années une grande crise. Un homme, Louis DeJoy, a été nommé le 6 mai dernier pour tenter de redresser la société.

Parmi les mesures qu'il a imposées dans l'idée d'assainir les comptes de l'entreprise dont il a la charge, certaines sont particulièrement discutées: comme le retrait de machines jugées hors d'âge dans les centres de tri, ou encore la suppression de boîtes aux lettres dans certaines villes. Depuis plusieurs mois, les Américains se plaignent de plus de nombreux retards dans la livraison du courrier ce qui n'augure rien de bon pour l'envoi des plis contenant les bulletins de vote par correspondance vers les points où les assesseurs compteront les voix.

Le 29 juillet, un message officiel de l'US Postal, envoyé à 46 Etats et au District de Columbia et révélé par le Washington Post, est venu aviver ces craintes. La société y disait que les bulletins remis trop près de la date-butoir pourraient ne pas arriver en temps et en heure pour être pris en compte dans les résultats des votes. La personnalité même de Louis DeJoy inquiète l'opposition autant qu'elle l'interroge: il est un proche du président des Etats-Unis et l'un de ses donateurs.

Que Louis DeJoy soit en mission commandée, comme le soupçonnent les Démocrates, ou non, des négociations sont par ailleurs en cours pour débloquer 25 milliards de dollars afin de remettre à flot l'US Postal. Lors d'un entretien accordé à Fox News jeudi dernier, Donald Trump a paru s'y refuser, n'hésitant pas, d'ailleurs, à arguer de raisons politiques et toutes personnelles: "Ils ont besoin de cet argent pour que la poste fonctionne de manière à récupérer ces millions et ces millions de votes."

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV