BFMTV

LIGNE ROUGE - Beyrouth, 4 août, 18h07: le jour où la capitale libanaise a changé de visage

Le 4 août dernier, Beyrouth fait face à l'explosion accidentelle la plus violente dans le monde depuis un siècle. Ce lundi, Ligne Rouge revient, à travers des images et des témoignages inédits, sur ce jour dramatique où la capitale du Liban a changé de visage.

Depuis son bureau, Chady Rizk était aux premières loges pour filmer l'apocalyptique explosion qui a ravagé une partie de la capitale libanaise le 4 août dernier, tué plus de 170 personnes et fait au moins 6.500 blessés. Près de 3000 habitants sont désormais sans-abris.

Ce jour-là, Chady Rizk ne se trouvait qu'à 600 mètres en face du port de Beyrouth lorsque l'incendie a commencé à ravager le hangard rempli de 5000 tonnes de nitrate d'ammonium. Plus de deux semaines après le drame, le visage de cet ingénieur en télécommunications porte désormais les stigmates de la déflagration.

"Un véritable traumatisme"

"Je n'ai pas perdu connaissance, je ne sais même pas comment c'est possible", explique le jeune homme. "J'ai reçu une sensation de vide, j'avais l'impression de ne pas pouvoir respirer, ensuite nous sommes descendus dans les escaliers qui étaient complètement détruits, je ne sais pas non plus comment nous sommes descendus du 5e étage, car des pierres tombaient sur nous et mes pieds étaient complètement engourdis".

Une fois dans la rue, l'homme se souvient d'une scène d'horreur. "Des gens en train de crier, un véritable traumatisme", se souvient-il. Le corps ensanglanté, Chady Rizk est transporté d'urgence à l'hôpital, et pense alors qu'il va mourir car une artère de son bras est touchée. Mais probablement protégé par sa longue barbe, il n'en ressortira "qu'avec" le visage strié de coupures. Cet ingénieur aura tout de même reçu pas moins de 350 points de suture.

"Je ne pouvais plus rien distinguer"

Un peu plus loin, à 700 mètres de l'épicentre de la déflagration, Michel quitte son lieu de travail au moment de l'explosion. Il se précipite immédiatement au domicile familial où vivent son frère et sa mère, dans l'espoir de les retrouver. Mais une fois sur place, c'est le chaos. "Tout était par terre. Les murs étaient tombés, la porte cassée. Plus rien. Je suis rentré mais je ne pouvais plus rien distinguer, si ce n'est du bois, des pierres", se souvient au micro de BFMTV le militaire, encore ému.

Il raconte avoir fouillé les pièces dévastées, mais sans trouver ni sa mère ni son frère. Seulement des traces de sang au sol et sur les murs. "Le sentiment d'arriver et de ne pas les trouver était terrible, j'ai pensé qu'il fallait que je retire les débris et les cherche en-dessous", raconte Michel. Une fois dehors, il apprend finalement que sa mère et son frère sont en sécurité à l'hôpital: sa mère s'en sortira sans blessure grave, et son frère avec un bras cassé.

Parmi les ruines, des scènes de confusion

L'explosion a atteint des quartiers de Beyrouth encore plus éloignés du port. À 900 mètres du port, une journaliste franco-libanaise est attablée à un café où elle a ses habitudes lorsque le sol commence à vibrer. "Un peu comme tout le monde, j'ai cru à un séisme. Ma table a commencé à trembler", se rappelle Marie Jo Sader.

Quand soudain, la déflagration. "Là, j'ai vu le champs de ruines devant moi. J'ai pris mon téléphone et j'ai commencé à filmer". Pendant plusieurs minutes, la journaliste capte avec son téléphone une scène de confusion, faite de passants hagards, de poussière et autres débris.

"C'est comme si c'était une scène au ralenti. Il n'y a pas de gens en train de courir, les gens sont là, avec leur sang, ils se demandent ce qui se passe, ce qu'il faut faire. Je me souviens d'ailleurs d'avoir alors utilisé deux tote-bags, mes sacs en tissu, pour les blessés. Une fille en a mis un sur sa tête car elle était blessée, d'autres sur les jambes".

Quelques minutes après les faits, Marie Jo Sader décide de prendre sa voiture. Elle progresse alors dans une ville méconnaissable, en proie à la panique. "Je prends la route principale, et là bien-sûr je me retrouve dans un embouteillage monstre".

Des hôpitaux complètement dépassés

"Dans la rue, les passants posent les blessés sur des scooters. À un moment, un type m'arrête, stoppe ma voiture et me dit 'prend ces deux filles-là à l'hôpital'", raconte à BFMTV Marie Jo Sader. Les deux femmes, dont l'une est très grièvement blessée au mollet, s'engouffrent dans son véhicule. Elles mettront deux heures à trouver un établissement hospitalier apte à les accueillir.

Après avoir essuyé quatre refus, la jeune femme sort de sa voiture et se met à crier. "'Donnez-moi des bandages!", exhorte-t-elle alors. "Le fait que je crie comme ça, je pense que ça les a impressionnés, donc on m'a ouvert l'accès". Sa passagère est finalement soignée sommairement, à l'aide de quelques aggraffes dans la jambe "pour tenir", en attendant de pouvoir être réellement prise en charge quelques jours plus tard.

Le drame du 4 août, catastrophe de trop pour des Libanais déjà éreintés par une crise économique, a relancé un mouvement de contestation déclenché à l'automne 2019 contre la classe politique, accusée de corruption, d'incompétence et de négligence, aujourd'hui jugée directement responsable de l'explosion.

Jeanne Bulant Journaliste BFMTV